"Le vivant humain et non humain sur le même plan" : le nouveau roman de Pauline Peyrade est écolo jusque dans sa structure

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Récompensée par le Goncourt du premier roman en 2023, l’auteure signe avec "Les habitantes", un texte sensoriel, centré sur les rythmes du vivant, qui interroge l’attachement à un lieu. Un roman en lice pour le 6e prix Habiter le monde Midi Libre-Sauramps.

Le roman suit l’histoire d’Emily dont le monde est menacé par la vente de la maison dans laquelle elle mène une existence en marge. Quel était le projet de ce texte ?

À l’origine même de l’écriture, mon projet était de raconter une histoire où le vivant humain et non humain serait mis sur le même plan. Je ne voulais pas que l’écologie soit le sujet du livre, mais qu’elle le structure et en soit la forme. Avec ce livre que j’ai conçu comme une parabole, mon objectif était travaillé de raconter une histoire autrement, de manière moins anthropocentrée, plus horizontale, qui mettrait à jour la complexité du monde dans lequel nous vivons. Dans Les Habitantes, Emily, qui vit dans la maison qu’elle a en partie héritée de sa grand-mère, commence à recevoir des lettres qui lui apprennent que la maison va être vendue sur décision de son père. Mon propos était de laisser hors-champ tout ce qui est conflit et violences intimes pour rester centré sur Emily et tout ce qui vit sur ce lieu menacé dans son équilibre et dans son existence.

À travers le prénom de votre personnage et l’épigraphe du livre, vous convoquez l’esprit d’Emily Brontë. Pourquoi cette filiation ?

Le personnage d’Emily est directement inspiré de cette romancière que j’admire infiniment. Ce qui les rassemble, c’est ce lien viscéral qu’elles éprouvent pour le lieu qu’elles habitent. Emily Brontë ne supportait pas de vivre éloignée du presbytère de Haworth et de la lande alentour qu’elle arpentait tous les jours, dans une existence rythmée de gestes quotidiens. Littéralement, elle ne pouvait pas quitter ce lieu, puisque les deux fois où elle a essayé, elle est tombée malade. Elle avait une très grande droiture, un côté inébranlable. Quand les premiers signes de la tuberculose sont apparus, elle a refusé de se soigner et a continué de vivre comme avant. C’est vraiment au dernier jour de sa vie qu’elle a accepté de s’aliter. Dans le roman, cette force inébranlable, Emily l’a aussi. Et bien que blessée, jamais elle ne bougera de ce lieu qu’elle habite et qui l’habite.

« Nature systémique de la violence patriarcale »

En construisant votre intrigue autour d’une maison qui se comprend comme un ancrage, vouliez-vous avant tout questionner notre manière d’être au monde ?

Ah oui, complètement. J’ai essayé d’explorer les relations qui lient entre elles toutes les habitantes d’un lieu. Parce que je crois qu’un lieu habité est un entremêlement de relations. Emily perçoit tout de son environnement, mais surtout elle est perçue au milieu de tout. Habiter un lieu, c’est un attachement affectif, physique, imaginaire, à la fois du temps partagé, des fantômes, un prolongement de soi. David Thoreau illustre bien cette idée dans Walden. Dans le livre, il s’insurge contre un certain Flint qui a donné son nom à un étang présent sur la terre qu’il possède. Thoreau dit qu’il ne reconnaît pas ce droit à cet homme parce qu’il ne s’est jamais baigné dans l’étang, qu’il ne l’a jamais protégé. Et qu’il serait plus juste de le nommer d’après les poissons qui y vivent ou d’après les plantes qui poussent autour… C’est cela qui est à l’œuvre dans Les Habitantes : des vivantes humaines et non humaines qui vivent dans le lieu, s’y mêlent affectivement et physiquement, qui y passent du temps face à un système qui veut tirer profit de ce lieu.

Vous mettez en scène une violence d’autant plus puissante qu’elle avance masquée… Quelle est la principale violence à l’œuvre ici ?

J’ai voulu rendre visible la nature systémique de la violence patriarcale. Le père est ici plus une figure qu’un personnage, il incarne le symptôme du patriarcat capitaliste, la volonté d’appropriation du vivant. Dans le roman, le lieu et ses habitants subissent la même domination, la même volonté d’exploitation, c’est pour cela que j’ai fait le choix du féminin dans le titre pour désigner à la fois les femmes et toutes les formes du vivant non humain.

“Les Habitantes”, éditions de Minuit, 192 pages, 18 €.

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