L’essentiel
- Grégory Russel et Sidonie Grasset, qui ont créé le vignoble Château Belmar à Saint-Longis (Sarthe), seront jugés le 30 avril 2026 pour une vaste affaire d’escroquerie.
- Le couple traîne un passé sulfureux, lesté de plusieurs condamnations judiciaires et de multiples accusations de tromperie, sur lesquelles nous avons enquêté.
- Grégory Russel a notamment été condamné en 2016 pour avoir trompé des salles de ventes aux enchères et des acheteurs avec des bouteilles de cognac falsifiées vendues à prix d’or.
Plus de 7 millions d’euros détournés et 150 victimes. Un procès hors norme s’ouvre le 30 avril 2026 devant le tribunal correctionnel du Mans. Grégory Russel, 67 ans, et sa compagne Sidonie Grasset, 57 ans, ainsi qu’un notaire devront répondre de plusieurs chefs d’accusation : fraude fiscale, abus de confiance, escroquerie et usage de faux.
Le couple s’est fait connaître en créant le domaine Château Belmar, seul vignoble de la Sarthe à bénéficier d’une indication géographique protégée (IGP) depuis 2021, aux confins des Pays de la Loire et de la Normandie. « Une Ferrari viticole au milieu de nulle part » dixit ses fondateurs, qui nourrissaient l’ambition de concurrencer les grands vins de Bourgogne.
Leur projet un peu fou, quoique bien réel, a séduit de nombreux particuliers à travers toute la France. Ils y ont investi de l’argent – 10 000, 40 000, voire 200 000 euros – mais aussi une part de rêve qui aujourd’hui tourne au vinaigre. La justice reproche aux deux gérants d’avoir capté les fonds des associés soit pour financer leur train de vie, soit pour les réinjecter dans d’autres sociétés dont ils étaient les seuls bénéficiaires économiques.
L’éclatement de cette affaire fait ressurgir le passé trouble du couple Russel-Grasset, déjà condamné à dix reprises pour des infractions similaires. Notamment pour une escroquerie au cognac frelaté qui avait éclaboussé, à leur corps défendant, d’illustres salles de ventes aux enchères.
Le cognac, star des ventes aux enchères
Au début des années 2010, le cognac s’affirme comme un incontournable des ventes aux enchères de vieux alcools. Les collectionneurs s’arrachent les flacons anciens et rares. Leurs prix s’envolent. Jusqu’à 32 000 euros pour un jéroboam (trois litres) du XIXe siècle adjugé en 2013.
Amateur de « très vieux millésimes », Éric Morgant scrute à l’époque, via Internet, « l’intégralité des ventes aux enchères en France et à l’étranger », à la recherche de vins et spiritueux pour les revendre sur son site de vente en ligne. Il tombe alors sur plusieurs lots qui l’intriguent.
« J’avais repéré chez Labarbe une ribambelle de cognacs du XIXe siècle sans aucune indication de leur provenance, rien, aucune histoire », se souvient cet homme de 47 ans qui se présente comme un « antiquaire du vin » à Enquêtes d’actu. « Les volumes des lots, l’aspect des bouteilles… ça ne collait pas, pour moi c’était de la contrefaçon. »
Le marchand décroche son téléphone pour alerter l’étude du commissaire-priseur toulousain Marc Labarbe, figure de l’émission Affaire conclue sur France 2. « Ils me disent que c’est leur expert en philatélie qui propose ses bouteilles à la vente. » Dans les minutes qui suivent, Éric Morgant reçoit un coup de fil dudit expert en timbres. Il s’agit de Grégory Russel.
« Il veut d’abord jouer la carte de l’amitié et me propose de nous rencontrer. Je lui réponds qu’il n’y a rien à expliquer, que tout est faux. C’est là qu’il me prévient : ‘Attention Monsieur, il y a toujours un retour de boomerang dans la vie, comme un contrôle des douanes ou du fisc.’ » Le spécialiste ne s’en laisse pas conter et poursuit ses recherches.
Par la suite, je retrouve les mêmes fausses bouteilles dans d’autres salles de ventes, c’était une véritable épidémie. Ce type pourrissait le marché.
Afin de pouvoir déposer plainte, il décide d’acheter chez Tajan, pour la somme de 3 000 euros, un cognac prétendument issu de la cuvée 1800 Premier Consul de la prestigieuse maison A.E. Dor. Éric Morgant possède déjà une authentique bouteille de ladite cuvée. Au jeu des comparaisons, ses doutes se confirment.
Cognac à 3000 euros : c’était du pineau des Charentes !
La verrerie du flacon suspect, bien qu’ancienne, ne correspond pas à celle qu’utilisait A.E. Dor. La cire est de la mauvaise couleur, le bouchon semble récent. Surtout, l’analyse du contenu effectuée dans un laboratoire indépendant, que nous avons obtenue, révèle que celui-ci « ne présent[e] pas les caractéristiques d’un cognac ». Et pour cause : le liquide s’avérera être du pineau des Charentes.
L’acheteur dépose plainte envers Tajan qui se retourne contre le vendeur. La Brigade de répression de la délinquance astucieuse (BRDA) mène l’enquête, sous l’œil des caméras d’une équipe de télévision réalisant un documentaire sur cette cellule de la police judiciaire. Son intitulé, « Chasseurs d’escrocs », résume bien la mission de ces enquêteurs spécialisés dans les arnaques et autres combines délictuelles.
• « Chasseurs d’escrocs » diffusé dans le magazine Pièces à conviction sur France 3, le 18 juin 2014 :
Franck Royet garde en mémoire cette affaire « bizarre » qui « sortait de l’ordinaire ». « Pour mon équipe, c’était une première », souligne l’ex-commandant de la BRDA, désormais à la retraite.
En tout, les policiers saisissent 38 bouteilles entre les mains de différents commissaires-priseurs. Certaines d’entre elles ont été déposées au nom de Sidonie Grasset. « Le fait de les éparpiller et de les vendre au nom de sa compagne visait à en maquiller l’origine », éclaire le gradé.
Sur les 38 lots saisis, 14 sont expertisés soit par le Bureau national interprofessionnel du cognac (BNIC), soit par le laboratoire des douanes. Pour neuf d’entre eux, les résultats montrent qu’il ne s’agit pas de cognac. Pour d’autres, « le cognac ne pouvait pas être de l’âge ou des millésimes étiquetés », rapporte le BNIC.
Question d’étiquette
Des petites étiquettes qui changent tout à la valorisation des bouteilles, comme l’explique Aymeric de Clouet, expert en vins près de la cour d’appel de Paris ayant assisté les policiers dans ce dossier : « En collant l’étiquette d’un millésime sur un vieux cognac non millésimé, vous pouvez vendre 1 500 voire 2 000 euros une bouteille qui normalement en vaut moins de 100. C’est presque indétectable car il faut être un spécialiste pour savoir que telle maison n’a jamais sorti de cognac avec tel millésime. »
En revanche, l’expert judiciaire n’a pu s’empêcher de « rigoler » devant d’autres faux particulièrement « grossiers » :
Il y avait des dizaines de marques différentes, mais toutes les bouteilles portaient les mêmes capsules, c’était ridicule !
Pour Aymeric de Clouet, le faussaire a vraisemblablement changé de stratagème : « Ne parvenant plus à se procurer suffisamment de bouteilles anciennes pour faire tourner son trafic, il aurait pris des flacons vides qu’il remplissait avec n’importe quoi : du pineau des Charentes, des alcools inconnus… »
Perquisition au château
Forte de tous ces éléments, la BRDA décide de perquisitionner le manoir de Bellemare, à Saint-Longis (Sarthe), où vit le couple Russel-Grasset. Une belle demeure avec un grand parc, deux voitures de sport dans la cour : pas vraiment le cadre de vie attendu d’un individu qui déclare à l’époque 650 euros de revenus annuels, d’après les services fiscaux.
Le commandant Royet et ses hommes pensent y trouver « le nécessaire à l’impression des étiquettes et à l’embouteillage ». Ils repartiront sans rien de probant. Les policiers sont-ils passés à côté d’un atelier clandestin ? « Le fisc nous donne toutes les informations disponibles sur les propriétés, contrats de location, etc. des personnes visées. Si on avait eu le moindre renseignement sur l’existence d’un autre local, on l’aurait perquisitionné. »
À moins que Grégory Russel ait bénéficié d’un complice le fournissant en bouteilles falsifiées ? « Il l’aurait balancé », tranche l’ex-chef de la BRDA qui a interrogé le mis en cause. Ce dernier « a toujours nié les faits qui lui étaient reprochés ».
« Il se fiait à son instinct »
À son procès en appel, « il indique avoir acheté des bouteilles sur eBay, dans des déballages marchands réservés aux professionnels au Mans et à Chartres ainsi qu’à des particuliers […] Il pensait que les bouteilles et les étiquettes étaient authentiques et se fiait à son instinct », peut-on lire dans l’arrêt de la cour d’appel de Paris daté du 16 février 2016.
Une défense mise à mal par la présence, écrivent les juges, d’« anomalies récurrentes et similaires malgré des origines alléguées différentes » : fausses étiquettes, capsules refaites ou encore cires falsifiées. Une ex-salariée du duo, partie avant le procès, nous confie « [avoir] dû commander des paquets de cire. Sur le coup, je ne comprenais pas à quoi cela servait, j’ai compris plus tard… »
Autre élément à charge retenu par la cour d’appel : l’absence de justificatif d’achat des flacons incriminés. « J’en ai acheté plein au Mans où 98 % des transactions se font sans facture », persiste l’intéressé joint par Enquêtes d’actu. Et de soutenir que « toutes les bouteilles d’alcool de plus de 50 ans vendues aux enchères sont potentiellement illégales, puisqu’on ne peut pas garantir l’intégrité du produit sur une durée aussi longue ».
Quoi qu’il en soit, « Grégory Russel n’a jamais pu justifier d’une provenance des bouteilles frauduleuses autre que la sienne, ce qui a permis à la justice de le condamner », résume Franck Royet. Mise hors de cause, Sidonie Grasset avait expliqué, lors de sa garde à vue, la mise en vente de lots en son nom par le remboursement d’une dette que lui devait son compagnon.
Outre une peine de douze mois de prison avec sursis et l’interdiction pendant cinq ans d’exercer une activité commerciale en relation avec la vente d’objets anciens ou de collection, le Normand d’origine devait payer un euro de dommages et intérêts au BNIC et 2 823 euros à Tajan en réparation du préjudice subi, initialement évalué à 7 286 euros.
Embarras des maisons de ventes
Directrice du département vins et spiritueux de la maison de ventes parisienne, Arianne Brissart affirme que « Tajan a protégé ses clients acheteurs en déposant plainte et les a remboursés ». Sur les douze bouteilles remises par Grégory Russel au nom de sa compagne, cinq étaient parties aux enchères le 18 décembre 2013, dont celle achetée par Éric Morgant, à l’origine de toute l’affaire.
Ce dernier est a priori l’unique acquéreur à avoir déposé plainte. Pourtant, les enquêteurs ont identifié au total 64 lots suspects ayant trouvé preneur dans les différentes études ciblées par Grégory Russel. « Beaucoup préfèrent sans doute fermer les yeux, question d’ego. Il est toujours vexant de se faire arnaquer par un petit faussaire », estime le dénonciateur de la fraude.
La plupart des commissaires-priseurs concernés semblent, eux aussi, avoir choisi de faire profil bas. Tajan est ainsi resté bien seul aux rangs des parties civiles. « Ils sont également victimes dans cette histoire, mais ils ont peut-être fait preuve d’un manque de vigilance », juge Éric Morgant. Une affaire embarrassante pour le monde feutré des enchères.
Selon l’expert judiciaire saisi par la BRDA, « le problème des fausses bouteilles n’est pas suffisamment pris au sérieux ». « Normalement, les salles de ventes doivent expertiser les lots réceptionnés et en faire l’inventaire avant de publier leur catalogue de vente. Certaines n’ont pas d’expert en spiritueux et se fient uniquement aux listes fournies par les vendeurs », pointe Aymeric de Clouet.
« Sanctions dérisoires »
« C’est la seule fois que ce genre d’histoire nous est arrivé », insiste Ariane Brissart. « On ne peut pas ouvrir les flacons avant vente pour vérifier ce qu’il y a dedans », ajoute la responsable des vins et spiritueux chez Tajan, à qui Grégory Russel s’était présenté, documents à l’appui, « comme un expert en philatélie ayant travaillé dans le milieu des ventes aux enchères ». Un profil rassurant. Sur le papier.
« C’était mon expert en timbres, nous avons réalisé des ventes importantes, se rappelle le commissaire-priseur Marc Labarbe. Il disait avoir une collection de vins et de vieux alcools à vendre, je lui ai fait confiance. »
Je n’aurais jamais imaginé que mon expert puisse échanger du pineau contre du cognac ! Après cette histoire, je n’ai plus fait appel à lui.
Si le Toulousain n’a pas déposé plainte, c’est parce que « personne ne m’a demandé de remboursement, je n’ai subi aucun revers financier ».
Que Grégory Russel soit de nouveau mêlé à une affaire d’escroquerie n’étonne pas Franck Royet. « Je savais qu’il ne s’arrêterait pas là : il n’exprimait pas de remords et son train de vie était largement supérieur à ses revenus déclarés », décrypte le policier à la retraite. « Il a écopé de sanctions dérisoires au vu de la gravité de l’affaire et de ses antécédents judiciaires, c’est tellement navrant que des gens continuent de se faire avoir. »
Dans l’affaire du Château Belmar qui n’a pas encore été jugée, Grégory Russel demeure présumé innocent. Le second volet de notre enquête livrera des témoignages éclairants d’associés et de collectionneurs se considérant victimes de ses méthodes.
Enquête réalisée avec Vincent Guerrier (Le Perche).
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