Le dernier rapport du Sirasco du ministère de l’Intérieur sur l’état de la menace en France montre l’implication croissante des femmes dans la criminalité organisée. La plupart sont des secondes mains chargées du transport de stupéfiants, de la location de véhicules pour des règlements de compte, ou des nourrices. D’autres sont plus impliquées, attirées par l’argent sale et facile. En région, plusieurs femmes sont incarcérées. État des lieux.
Mains croisées, regard fixe, impassible, Sandy V., 37 ans, hypnothérapeute, écoute ce qui lui vaut d’être en prison depuis dix mois à la maison d’arrêt de Perpignan (P-O). Son implication dans un vaste réseau de trafic de cannabis entre l’Espagne, Béziers et Narbonne, mais aussi la région parisienne et Palavas (Hérault) où elle réside. Si cette mère d’un enfant de 9 ans minimise son rôle, sans convaincre la cour d’appel de Montpellier qui l’a maintenue en détention jeudi 23 avril, elle symbolise une tendance lourde : la féminisation du narcobanditisme.
De plus en plus de femmes sont ainsi recrutées par les réseaux de narcotrafic comme le souligne le tout récent rapport État de la menace liée à la criminalité organisée en France du Sirasco (service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée), émanation du ministère de l’Intérieur. L’exemple le plus médiatique remonte à mars, lors de l’opération Octopus, menée par 900 gendarmes et visant la DZ Mafia, dans les Bouches-du-Rhône, le Vaucluse mais aussi le Gard : sur les 26 personnes mises en examen, neuf sont des femmes. Et à Toulouse, cinq trafiquantes ont organisé leur réseau 100 % féminin.
« La criminalité organisée crée de la diversion »
« Elles ont été longtemps exclues de la gestion des points de deal physiques, mais le recrutement via les réseaux sociaux de livreurs pour les centrales d’appel a contribué à féminiser la vente de stupéfiants. Les trafiquants n’ont pas tardé à y voir un avantage, leur profil moins associé à la délinquance et à la criminalité organisée diminuant d’autant le risque de contrôle », analyse le rapport du Sirasco que nous nous sommes procuré. En cinq ans, leur implication a bondi de 50 %.
« Ce constat est réel, c’est une volonté de la criminalité organisée de créer de la diversion et puis d’un point de vue juridique, en cas de palpation et de fouille corporelle, ce ne peut être fait que par une femme », note Bruno Bartoccetti, délégué de la zone Sud du syndicat UN1TE-police. « Mais ce sont souvent des petites mains du transport, du repérage, de la logistique, de la réservation de logement. » Avec de graves conséquences.
Des nanas peuvent tenir des points de deal, on ne pense pas qu’elles peuvent tenir le haut du pavé, justement pour qu’on ne puisse pas imaginer que ça puisse exister.
Noura K par exemple, héraultaise de 35 ans, quatre enfants, incarcérée dans deux dossiers criminels. Dans le premier, elle est mise en examen pour « complicité de meurtre en bande organisée » : elle a hébergé, véhiculé puis loué une voiture de repli à une équipe armée qui voulait reprendre un point de deal à Béziers fin mai 2024. L’attaque a mal fini : un assaillant a écrasé et tué son acolyte. C’était l’amant de Noura K., rencontré sur Snapchat. Trois mois plus tard, elle récidive : son nouvel amant veut aussi reprendre un « four » à Béziers au fusil d’assaut, avec deux blessés à la clé. Elle est soupçonnée d’avoir servi d’écran pour la location d’un Airbnb.
« Tata Escobar », surnom d’une cheffe de trafic
Charlène, esthéticienne, et sa copine Alicia, 21 ans, deux Vauclusiennes, sont, elles, mises en examen pour avoir, contre 1 000 €, récupéré et conduit deux tueurs à gage après un double assassinat raté, encore à Béziers en octobre 2024. Elles étaient contactées via SnapChat. Il y a aussi Kim, aide-soignante montpelliéraine de 26 ans, elle aussi passé par la case prison. Avec une complice, elle a touché 500 € pour conduire son petit ami incendier un appartement à Montpellier pour le compte de la DZ Mafia en août 2024… « Il y a une tendance à la féminisation du narcotrafic et des nanas peuvent tenir des points de deal, on ne pense pas qu’elles peuvent tenir le haut du pavé, justement pour qu’on ne puisse pas imaginer que ça puisse exister », avance de son côté un policier spécialisé d’Occitanie. Il évoque « Tata Escobar », surnom d’une cheffe de trafic « qui tenait les mecs » dans le Vaucluse.
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À Alès, le 25 octobre dernier, une femme de 24 ans a carrément été blessée de trois balles de « 7.65 ». L’enquête est en cours à Nîmes, mais selon nos informations, elle occupait le rôle de « lieutenante » sur un point de deal.
« Il n’y a pas encore de parité à 50/50, mais oui, il peut y avoir des femmes se situant au niveau intermédiaire. Nous notons surtout qu’elles sont cantonnées à des rôles secondaires, de ravitaillement de stupéfiants ou de nourrices, qui sont des personnes vulnérables », confirme Abdelkrim Grini, le procureur de la République d’Alès. « Certaines trouvent un intérêt à faire partie d’un système et avoir de l’argent facile sans se fatiguer. »
« Je l’ai suivi par amour »
Les policiers de l’antenne montpelliéraine de l’Ofast (Office central antistupéfiants) ont surveillé pendant des mois l’équipe qui acheminait depuis l’Espagne, via un camion, des dizaines de kilos de résine de cannabis et rendez-vous était pris, de nuit, sur le parking du Buffalo-Grill de Narbonne. C’est là que l’un des commanditaires a été arrêté en juin 2025 avec 44 valises marocaines chargées de drogue, transférées vers la région parisienne en BMW.
C’est aussi là que sa compagne, Sandy V. a été repérée, les mains dans les sacs… « Je l’ai suivi par amour, je savais qu’il était retombé dans ses travers, j’aurais dû partir, c’était une grave erreur », s’est-elle défendue devant les magistrats. Pourtant, dans l’un de ses deux appartements à Palavas, 25 000 € en liquide, des armes, 6,9 kg de cannabis, 5 kg de haschich ou encore des vêtements de luxe ont été retrouvés. Ce trafic aurait généré 5,40 M€ et plus du double en vente au détail, selon le parquet général. Et l’enquête montre que via des SCI à son nom, abondés par des versements, des biens immobiliers ou nautiques ont été acquis, du blanchiment présumé, montrant l’ampleur du réseau.





