« Ce jour-là, j’allais mourir. Je me suis protégé comme je pouvais. » Cheveux gominés en arrière, montures aux verres fumées et imposant gabarit, Tarek*, ancien stadier, revient péniblement, à la barre du tribunal de Rouen, sur la soirée qui l’a fait quitter la profession. Agent de sécurité diplômé depuis seulement six mois, il travaillait sur son tout premier match de football le 20 décembre 2024. En l’occurrence, le seizième de finale de la Coupe de France entre le LOSC et le FCR, au stade Diochon. Un match où il a été roué de coups par des supporters lillois, au point de ne plus avoir beaucoup de souvenirs des événements.
En arrêt pendant sept mois
Ce soir-là, l’entrée des supporters du Lille Olympique Sporting Club (LOSC) dans leur parcage réservé s’est mal passée. Face à des individus cagoulés, dont certains cherchaient à « forcer le passage », recontextualise le président du tribunal, les stadiers décident de fermer la porte d’accès peu après 20h.
C’est là que Tarek, en première ligne, est projeté au sol et roué de coups par plusieurs supporters cagoulés. Cette violente agression s’est « passée beaucoup trop vite », raconte-t-il à la barre.
Je ne sais pas comment je m’en suis sorti.
Il indique avoir deux souvenirs : « J’ai bloqué la porte pour qu’ils ne passent pas et j’ai pris plusieurs coups. Je me suis jeté par terre pour me protéger et je me suis réveillé dans les toilettes [du stade, NDLR]. » Lourdement blessé à un genou, il est transporté à l’hôpital Saint-Julien pour un « épanchement articulaire », rappelle le juge.
Derrière, l’agent de sécurité écope de « 21 jours d’ITT [Incapacité totale de travail] » et se retrouve en arrêt de travail pendant sept mois. En plus des séquelles physiques, Tarek a été très affecté psychologiquement. « Je revivais la scène à chaque fois que je fermais les yeux. D’ailleurs, j’ai très mal dormi cette nuit [avant l’audience] car j’ai tout revécu d’un coup. »
Le traumatisme est tellement important qu’il a tout simplement mis fin à sa carrière d’agent de sécurité. « Je suis passé dans la logistique. Je suis dans un bureau maintenant et je n’ai plus trop besoin de bouger », explique-t-il.
Cinq supporters de Lille identifiés
Au lendemain de son agression, le 21 décembre 2024, Tarek dépose plainte contre X pour des violences en réunion. Le club lillois également. Et très vite, les autorités vont mettre la main sur cinq suspects. Grâce à l’exploitation des caméras de vidéosurveillance du match, ils parviennent, avec le concours du responsable de la sécurité du LOSC, à identifier cinq hommes, âgés aujourd’hui de 21 à 37 ans.
On les voit asséner des coups de poing, des coups de pied ou même enfiler des cagoules avant de passer à l’acte, selon le rapport des enquêteurs.
Les cinq hommes, tous originaires de la métropole de Lille, sont auditionnés le 28 avril 2026 et confrontés aux images par les forces de l’ordre. Seul un, le plus âgé, reconnaît avoir asséné des coups de poing mais à un autre stadier qui l’aurait, selon ses dires, « frappé en premier ». Tous les autres suspects nient fermement leur implication dans l’agression du stadier.
Ils nient leur implication
En apparence, tous les cinq apparaissent comme des messieurs Tout-le-monde. Supporters depuis de nombreuses années du club lillois, ils sont commercial, ouvrier en travaux publics, apprenti en comptabilité, apprenti plaquiste ou encore conseiller gestion d’une grande mutuelle. Ils ont tous un casier judiciaire vierge.
Interrogés chacun leur tour par le président, ils nient un coup être sur une photo, puis disent se « reconnaître vaguement » sur d’autres, sans jamais reconnaître la moindre violence.
« Pour vous, il s’agit d’une erreur dans l’exploitation de la vidéo par les forces de l’ordre », résume le président. L’un d’entre eux va même affirmer qu’il tentait de venir en aide « à un enfant en pleurs » au moment de l’agression de Tarek.
Des supporters « identifiés clairement »
Pour l’avocat de Tarek, pas de doute : les cinq supporters sont responsables de cette violente agression. Et d’ailleurs, il le rappelle : « Le responsable de la sécurité de Lille n’hésite pas une seule seconde à déposer plainte [en visionnant les images]. » Il demande une interdiction de stade pour les cinq prévenus ainsi qu’un dédommagement à hauteur de 10 000 euros.
La procureure n’est pas tendre non plus. « Ce à quoi on assiste aujourd’hui n’est pas très glorieux », lance-t-elle en introduction. Elle regrette que les prévenus n’assument pas leurs actes, voire « se cachent derrière le cri d’un enfant ». Mais elle l’assure : « L’exploitation des images de vidéosurveillance est faite pas un huissier assermenté, avec une description détaillée de la scène, seconde par seconde. »
Les cinq supporters ont été « identifiés clairement » et, comme le veut la jurisprudence, tous ceux qui ont participé à la scène de violences sont « entièrement responsables » du préjudice et doivent en assumer les conséquences. Elle requiert une peine de 6 mois de prison avec sursis pour les cinq hommes et une peine complémentaire d’interdiction de stade.
Une « enquête bâclée » pour la défense
De son côté, l’avocate de la défense affirme être face à « une enquête bâclée ». Un dossier dans lequel elle n’a eu accès, dit-elle, qu’à « des captures d’écrans d’une vidéo », sans jamais pouvoir prendre connaissance de la totalité des extraits.
Sur les rares images où ses clients s’identifient, « ils ne commettent aucun acte de violence », constate-t-elle. Et pour ce manque d’éléments matériels, elle réclame la relaxe de tous ses clients. Elle précise toutefois que le tribunal pourrait entrer en voie de condamnation dans le cas du prévenu de 37 ans qui aurait frappé un autre stadier. Il s’agit là seulement « d’une violence contraventionnelle », dans la mesure où aucune plainte n’a été déposée.
Après en avoir délibéré, le juge déclare les cinq prévenus coupables des faits qui leur sont reprochés. Ils écopent tous d’une peine de trois mois de prison avec sursis et d’une interdiction de stade d’une durée d’un an**. Ils devront aussi s’acquitter d’une provision de 5 000 euros (soit 1 000 euros chacun) pour le stadier, dans l’attente d’un procès sur les intérêts civils.
*Le prénom a été modifié
**Cette peine est susceptible d’appel. Tout justiciable demeure présumé innocent tant que toutes les voies de recours n’ont pas été épuisées.
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