La tournure des événements est à peine croyable. Il faut écouter attentivement chaque partie du récit, à l’audience du 23 mars 2026, pour saisir l’affaire complexe portée devant le tribunal de Lille (Nord). Dans le box, un homme de 27 ans, jugé pour des violences avec arme, en l’occurrence un couteau, sur un autre homme, qui, lui, se présente en chaise roulante. Ce dernier, le soir du 18 mars 2025, s’est trompé d’appartement, dans une résidence de Marcq-en-Barœul. En frappant à la porte qu’il pensait être celle de sa belle-mère, il a entrepris de lui faire « une blague ». Il a ainsi caché le judas, pour ne pas être vu dans le couloir. Or, il était un étage au-dessous du logement qu’il ciblait : à la place, il est tombé sur le prévenu, qui venait de rentrer chez lui. Une rixe s’en est suivie, impliquant des coups de couteau. Récit.
Il cache le judas pour faire une blague : l’appartement n’est pas le bon, la situation dégénère
La victime, pas beaucoup plus âgée que le prévenu, est père de deux enfants. Il s’est rendu à l’audience en fauteuil roulant, et accompagné de sa conjointe et de sa belle-mère. Le soir du 18 mars, il se rend chez elle vers 20h, laissant sa famille dans la voiture, pour obtenir de quoi soigner un problème dentaire. Il sait que sa belle-mère est un peu craintive, a fortiori depuis qu’elle a emménagé dans ce nouvel appartement marcquois en octobre 2025. Il s’en amuse, et arrivé devant ce qu’il pense être son domicile, il sonne, cache le judas, gratte à la porte, et se dissimule quand celle-ci s’ouvre.
Sauf que ce n’est pas la mère de sa conjointe qui ouvre, mais un homme, grand, en caleçon. Il s’agit du prévenu, qui vient de regagner son domicile après sa journée de travail. Ce jeune homme d’origine congolaise, qui bénéficie d’un titre de séjour et exerce comme électricien depuis 2023, n’apprécie pas d’être dérangé. Il livre sa version des faits au tribunal.
« J’ai regardé à l’œilleton, je ne voyais rien. Quand j’ai ouvert la porte, le mec s’était caché sur le côté. » L’occupant de l’appartement demande à son interlocuteur ce qu’il fait là, à toquer chez lui. En face, la victime s’excuse. Elle dit à l’audience : « J’étais persuadé que c’était chez ma belle-mère ! » L’échange oral est musclé : le prévenu aurait dit à la victime qu’il ne croyait pas qu’elle avait un membre de sa famille dans la résidence ; ils sont donc montés tous les deux au 2e étage pour vérifier la véracité de l’information.
Quand la belle-mère ouvre la porte, elle voit les deux hommes, et la situation se tend un peu plus. Le voisin du premier étage redit à la victime qu’elle n’a pas à venir sonner chez lui : une rixe éclate. « Il m’a poussé au sol, m’a serré le coup. J’étais en train d’étouffer », dit le prévenu de 27 ans. C’est pour cette raison, parce qu’il a eu « peur », qu’il a assené des coups de couteau dans le dos de son adversaire, alors à califourchon sur lui.
Il niera en tout cas jusqu’au bout être le propriétaire du couteau : selon lui, c’est la victime qui l’a fait tomber pendant l’empoignade. Il n’a fait que s’en saisir, avant de l’utiliser pour blesser le père de famille.
« Tu m’as planté ? Tu m’as planté ?!’ »
Le père de famille, de son côté, dément farouchement avoir eu un couteau sur lui. Il a bel et bien été apporté par son agresseur au 2e étage, ça ne fait pas un doute pour lui, qui exerce en tant qu’éducateur spécialisé. Très ému, il détaille sa version de la « lutte ».
On s’est attrapés, je l’ai serré. Je sentais des coups dans mon dos, mais je pensais que c’étaient ses clés. Et là, j’ai vu la lame, d’un couteau de cuisine. Ça m’a fait tellement peur, je l’ai lâché. Je lui ai dit : ‘Tu m’as planté ? Tu m’as planté ?!’ D’une blague, ça se transforme en coups de couteau !
Le prévenu se relève et reprend la route de son appartement. La victime, quant à elle, s’engouffre dans le domicile de sa belle-mère et constate les nombreuses blessures qui lui ont été infligées. Huit plaies au total, allant de 1,5 à 3 cm de large. Elles lui vaudront des points de suture et 10 jours d’ITT.
Pour l’avocat des parties civiles – le père, sa conjointe, leurs enfants et la belle-mère – « on flirte avec la tentative d’homicide ». Il demande 5 000 € pour le préjudice moral subi par son client, 3 500 € pour chacune des deux femmes, et 1 500 € pour les deux enfants qui, restés dans la voiture, ont dû subir le stress généré par cette soirée hors-du-commun.
Le procureur, de son côté, affirme qu’il n’y avait aucune intention d’homicide de la part du prévenu. Cependant, il pointe du doigt son manque d’honnêteté quand celui-ci maintient que le couteau n’était pas à lui, et qu’il l’a attrapé après l’avoir vu au sol. Il requiert une peine de 2 ans de prison ferme avec mandat de dépôt. « Ces huit coups de couteau témoignent d’un acharnement », conclut-il.
L’avocat du prévenu, enfin, décrit son client comme ayant été « en état de choc. La réalité ne correspond pas à qui il est. Il n’a aucun casier judiciaire. » Et de poursuivre : « Il est chez lui, quelqu’un sonne et cache l’œilleton. Il prend peur. Puis la personne se cache sur le côté, contre le mur. » Il met en avant le caractère droit du prévenu, qui a un titre de séjour jusqu’en 2033 et gagne un salaire qui lui permet de vivre correctement.
Le tribunal condamne finalement le jeune homme à 30 mois de prison, dont 6 avec sursis. Il est maintenu en détention.
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