Soukaïna Ben Jaafar est présidente de l’association La Pléiade, dans le quartier du Mas de Mingue à Nîmes. Sa tribune sur le malaise des associations.
Le monde associatif est fragilisé : le cœur battant des solidarités est en danger. Dans notre pays, les territoires et quartiers se fragmentent. Notre peuple se divise. La relégation avance là où la République cède du terrain. De notre histoire républicaine demeure un rempart humain, vivant : le monde associatif. Ici, l’engagement n’est pas un mot pour faire joli. Véritable vigie, le monde associatif agit au plus près des réalités. Parce que Liberté, Égalité, Fraternité ne doivent pas finir vides de sens.
Quand les services publics reculent, quelqu’un reste.
À Nîmes, au Mas de Mingue, quartier prioritaire de la ville, nous ne parlons pas de concepts. Nous parlons de vies. Un quartier bâti pour loger vite, dans les années 60. Des familles rapatriées, puis des générations restées. Aujourd’hui, c’est du chômage massif, de l’isolement, de la peur que le côté obscur sacrifie une jeunesse qui ne croit plus en ses possibilités. Quand les services publics reculent, quelqu’un reste. Quand les guichets ferment, un acteur associatif accueille. Ce quelqu’un, c’est nous. Que ce soit dans le sport, la culture ou l’action sociale, des milliers de bénévoles transforment par leur engagement une solidarité abstraite en actes concrets.
Les appels à projet remplacent la confiance. Toujours recommencer, toujours justifier.
À La Pléiade, on ne “met pas en œuvre des dispositifs” déconnectés du terrain. Au contraire, on reconnecte nos concitoyens à leurs droits comme à leurs devoirs. Il peut s’agir par exemple d’une mère débordée, noyée par la paperasse administrative. On aide aussi un senior à préserver son autonomie, l’aider à faire que son domicile reste un lieu de liberté et non d’isolement. On accompagne une famille vivant dans la précarité énergétique ou l’insalubrité. On évite qu’un jeune décroche et tout ce que cela peut signifier de pire. C’est du concret, du quotidien, du vital.
Et pourtant, celles et ceux qui tentent de faire tenir ce rempart face à la détresse, finissent par vaciller. Et pour cause, les besoins explosent. Les financements se rétractent. Les appels à projets remplacent la confiance. Toujours recommencer. Toujours justifier. Pourtant, il n’est un secret pour personne que l’humain ne fonctionne pas à l’année budgétaire. À force, le bénévolat s’épuise. Les équipes s’usent. Les responsabilités grandissent. Les moyens fondent. Nous devenons tout à la fois : accueil social, présence de proximité, dernier relais. On colmate. On compense. On remplace. Mais jusqu’à quand ?
Les associations « une infrastructure invisible »
Une société ne tient pas sans ses forces locales. Un quartier ne survit pas sans ceux qui y vivent et y agissent. Une République ne peut déléguer la fraternité sans la soutenir. Les associations ne sont pas un supplément. Elles sont une infrastructure invisible. On ne les voit que lorsqu’elles disparaissent. Et alors, il est trop tard. Léon Bourgeois l’avait dit : l’association est une miniature de la société. Quand elle s’effondre, c’est le lien social qui rompt. Nous ne demandons pas des discours. Nous demandons de la stabilité. Du temps. Des moyens à la hauteur des missions d’intérêt général que l’on nous demande d’assumer, parfois seuls. Car sur le terrain, la question n’est plus associative. Elle est républicaine.





