"On n’imagine jamais qu’un agresseur sexuel d’enfants puisse être un autre enfant ou un adolescent" : le nouveau roman choc de Pauline Clavière

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L’écrivain et journaliste d’origine nîmoise signe un thriller psychologique implacable qui, à travers l’histoire d’un adolescent accusé d’agressions sexuelles, explore les failles d’une société qui engendre ses propres monstres.

La couverture du livre.

Comment pouvez-vous nous présenter ce quatrième roman à l’intrigue machiavélique ?

Ce roman est né d’une intuition mêlée à une angoisse de mère. Toutes les mères du monde ont en partage cette peur qu’il arrive quelque chose à leurs enfants. En fait, je me suis inspirée d’une situation réelle, d’une entaille dans mon quotidien. Comme la narratrice au début du livre, je me suis un jour retrouvée, en déposant mon enfant chez la nourrice, face à une femme qui m’a demandé de l’aider avec son fils adolescent.

J’ai eu envie d’explorer ce qui arrive à nos enfants à travers le personnage de Rafael.

Et là, devant mon intuition, je me suis dit « Mon Dieu, jusqu’où irai-je dans ma compréhension s’il s’agit de ce que je crains ? ». Pour écrire, j’ai toujours besoin d’une mise en danger et de creuser ce qui provoque mon incompréhension. Alors j’ai eu envie d’explorer ce qui arrive à nos enfants à travers le personnage de Rafael. On ne peut pas faire l’impasse sur cette image dérangeante que nous montrent aujourd’hui certains enfants dont la perception du monde est totalement contaminée par ce qu’ils voient sur internet. En deux décennies, par exemple, le nombre de mineurs accusés de viol a explosé de 279 %. La « fabrique du monstre », ça existe.

Pourquoi ce titre, Spécimen ?

Ce terme s’est imposé très vite, avant même que le livre soit fini. Dans le langage courant, le mot spécimen signifie, dans une sorte de contresens, « un cas à part », mais la définition du dictionnaire, dit « Individu donnant une idée de l’espèce à laquelle il appartient ». Dans le cas de Rafael, on voudrait croire, parce que c’est rassurant, que le pédophile est un monstre, un individu hors cadre et hors société, alors qu’il est précisément le produit – évidemment pas celui qu’on souhaite – de déviances qui font bien partie de notre société. Aussi dérangeant soit-il, Rafael, est, au même titre qu’un enfant ingénu, un spécimen humain. Il faut l’accepter. C’est pour cela que ce terme me paraissait particulièrement adapté.

Avec quel regard souhaitiez-vous aborder ce sujet difficile et tabou de la sexualité déviante de certains adolescents ?

Justement j’ai été longtemps sans le savoir et mon idée n’était pas de briser un tabou, mais de soulever le couvercle sur quelque chose qui me perturbe. Comme souvent, quand je ne sais pas comment aborder un sujet, j’ai essayé d’être le plus près possible de mon personnage. J’ai commencé à écrire le carnet dans lequel Rafael note ses états d’âme. Au bout d’un moment, j’ai dû en sortir parce que je n’avais pas envie d’aller vers quelque chose de trop glauque, de malsain. Mon objectif était de questionner la part de commun avec Rafael. Il reste un jeune garçon, un être humain, qui a une maman avec laquelle il partage des liens très forts, des amis, une copine.


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Je voulais que ça apparaisse dans le texte parce qu’il n’est pas différent des jeunes de son âge à bien des égards. Même si cela peut gêner beaucoup de gens et qu’on n’a pas envie à juste titre d’éprouver de l’empathie pour lui, je voulais aussi qu’on voie quelqu’un de déchiré par ce qu’il ressent et ce qu’il est en train de devenir, qui sait qu’il s’engage sur un chemin qui n’est pas le bon. Je crois que c’est le rôle du romancier d’aller dans les interstices, dans ce sas où personne ne veut aller.

Alors que la parole des victimes de violences sexuelles se libère, on parle assez peu des auteurs mineurs de ces actes…

C’est un sujet radioactif, très délicat à manier. Le pédophile, on ne l’imagine jamais comme Rafael ; on n’imagine jamais qu’un agresseur sexuel d’enfants puisse être un autre enfant ou un adolescent. Pourtant le pédophile d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec le cliché du vieux pervers en imper rôdant devant les écoles. De nos jours, près de la moitié des mineurs agressés sexuellement le sont par d’autres mineurs. Et c’est un phénomène en croissance constante.

Les jeunes sont tellement abreuvés d’images nauséabondes et de contenu pornographique sur internet qu’ils se mettent à avoir des déviances qu’ils n’auraient jamais eues avant.

Selon le psychiatre Walter Albardier, chef du CRIAVS d’Ile-de-France (Centre ressource pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles, NDLR), qui a été présent tout au long de l’écriture de ce livre, les jeunes sont tellement abreuvés d’images nauséabondes et de contenu pornographique sur internet qu’ils se mettent à avoir des déviances qu’ils n’auraient jamais eues avant…

Pour les besoins de ce livre, vous expliquez, en fin d’ouvrage, avoir mené un grand nombre de recherches, parfois très dérangeantes…

Oui, c’est un sujet tellement sensible qu’il fallait que mon travail soit validé par des professionnels. J’ai mené beaucoup de recherches, mais je peux vous dire que la plus éprouvante a sans doute été la lecture de certains forums. Parce qu’on se rend compte de la détresse terrible dans laquelle sont tous ces jeunes qui se battent contre une sexualité déviante. Il y a des gamins de 12 ans qui disent « J’ai du désir pour ma petite cousine » et qui s’inquiètent : « Ma vie est foutue, est-ce qu’il ne vaut pas mieux que je meure ? ».

Une fiction ancrée dans le réel

Pour ce roman qui explore les recoins les plus sombres de l’âme humaine, Pauline Clavière s’est appuyée sur la documentation du CRIAVS (Centre de ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles) et sur l’expertise du psychiatre Walter Albardier, présent dans l’ouvrage sous son propre nom. Elle a aussi assisté à des auditions et procès d’auteurs mineurs. Salué par Maxime Chattam pour son suspense et son final renversant, Spécimen est déjà en cours d’adaptation par le Brésilien Rodrigo Teixeira, producteur de Je suis toujours là (Oscar du meilleur film étranger 2025).

Ce qu’il faut vraiment rappeler, c’est que dans 99 % des cas, aucun jeune ne vit une telle déviance dans le plus grand bonheur, sauf à être un vrai psychopathe. Les encadrements mis en place comme sur le site filsantéjeunes.com apportent beaucoup d’aide. Et même si l’approche médicale n’est pas miraculeuse, elle prévient néanmoins le passage à l’acte et diminue le risque de récidive. Beaucoup de médecins se battent chaque jour et je leur ai dédié mon livre.

Spécimen appelle-t-il à une prise de conscience collective sur le danger de livrer une génération aux vices en accès libre sur internet, un peu comme la série phénomène Adolescence qui alertait sur la propagation de l’idéologie masculiniste en ligne ?

Tout à fait, cette question des déviances sexuelles des mineurs est un sujet qu’il faut mettre sur la table. Il est peu traité en dehors des spécialistes et il n’arrive pas à entrer dans le débat public. Pourtant, aujourd’hui, plus de 30 % des gamins de dix ans passent plus d’une demi-heure par mois à regarder de la pornographie. Il faut arrêter de se voiler la face. Bien sûr, l’État peut remplir son rôle, mais, quand on est parent, on ne peut pas laisser de téléphone aux gamins – leur cerveau est en pleine construction –, il y a trop d’horreurs et d’images insoutenables en libre-service. Internet a tout changé. Il n’y a plus besoin de contact physique pour détourner un enfant. Il n’y a plus besoin d’être en face de lui pour l’abîmer.

L’intrigue de Spécimen se déroule dans un Marseille inquiétant, sorte de bout du monde aux allures de précipice. En quoi la géographie de cette ville servait-elle votre histoire ?

D’abord c’est une ville que je connais et dans laquelle je vis. En fait, il y a, pour moi, à Marseille, quelque chose de vertigineux dans la possibilité de toutes ces populations qui arrivent et se croisent. Marseille, c’est une ville d’étrangers. Là-bas, tout le monde est étranger à tout le monde. Et de ce point de vue-là, il y a toujours quelque chose qui peut arriver par la mer. Je trouvais ce parallèle intéressant d’un point de vue narratif, tout ce qui peut arriver de cette immensité qu’on ne connaît pas… La vague qui submerge.

C’est exactement la sensation qu’a la narratrice, et j’imagine que, dans la vie aussi, un père ou une mère confronté à la sensation d’un danger en approche visant ses enfants, a un peu un sentiment de submersion, une impression qu’il n’arrivera pas à survivre à cela. Tout est opaque, tout rôde… Marseille est souvent caricaturée pour sa violence, et en même temps, elle est un peu comme ça. C’est une ville qui bruisse de sous-mondes, tout y paraît amplifié, et en cela, elle pousse à l’analyse, et apporte des réflexions très différentes dans l’écriture.

« Spécimen », éditions Grasset, 416 pages, 24 euros.

 

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