La misère a sa voix propre. Dans les tribunaux, elle est souvent fébrile, parfois confuse. Il arrive qu’elle se contredise, qu’elle s’agace, voire qu’elle s’emporte. Ces voix, elles sont difficilement entendues par une justice qui tend davantage l’oreille à l’éloquence et aux phrases claires. Ce mercredi 15 avril 2026, Laetitia* est l’une de ces voix. Devant la cour criminelle de Paris l’ancienne toxicomane et SDF de 42 ans ne défaille pas. « J’ai pas menti. Cette histoire de viol s’est vraiment passée ». Dans le box, l’accusé pleure comme un enfant.
Un viol présumé et une complicité
Juste avant de lâcher ces mots d’une force herculéenne, la quadragénaire sans-abri avait eu besoin de s’asseoir, heurtée par les mots du président. Le magistrat venait de lire ses déclarations après les faits survenus le 18 juillet 2023. Ce jour-là, la quadragénaire était posée sur un muret non loin de la forêt linéaire dans le 19e arrondissement, à la frontière avec Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Il est 15h30 lorsqu’un homme est venu l’approcher, lui proposant une passe.
Selon Laetitia, l’individu l’a amenée sur une colline dans un petit parc. Un espace jonché de détritus et connu pour sa fréquentation par les consommateurs de crack. L’homme serait revenu avec un second. Ce dernier lui aurait alors imposé un rapport sexuel pendant que le premier regardait hilare, la frappant avant de la pénétrer. Après avoir pu partir, la victime a été prise en charge par deux passants.
Le « spectateur » du viol est interpellé dans la foulée alors qu’il courait vers le tramway. Quant à l’auteur principal, il est retrouvé un an plus tard grâce à l’ADN prélevé sur les vêtements de la victime. À la police, il a assuré que le rapport était consenti. Il serait issu d’une sordide, mais courante transaction, entre cet homme de bientôt 40 ans et les femmes toxicomanes qu’il croise. Une passe contre une galette de crack.
« J’ai couché avec 400 personnes, mais avec lui non ! »
De nouveau à la barre, la quadragénaire, qui vit dans une tente dans le quartier Bastille, balaie cette version de l’accusé. « J’avais arrêté le crack à ce moment-là. J’ai repris cinq jours après. Je me suis mise à fumer, à être parano, à baiser avec les gens pour retrouver mon violeur », martèle la partie civile. Si elle reconnaît s’être déjà prostituée pour de la drogue à de multiples reprises, elle maintient que ce n’était pas le cas avec l’accusé : « J’ai couché avec 400 personnes, mais avec lui non ! »
Quant au second homme, qui l’a abordé le jour des faits et a assisté au viol, elle n’a pas de mots assez durs contre lui : « Son sourire, je le revois encore. Il riait alors que j’étais en danger. Tu ferais pareil si j’étais ta soeur ? », s’énerve-t-elle en se tournant vers l’intéressé. Depuis son interpellation, ce dernier a évolué dans ses déclarations, mais réfute toute participation à ces violences sexuelles.
« Quel est son intérêt à lui finalement de faire ça ? », demande le président à Laetitia. « Ça fait trois ans que je me pose cette question », rétorque-t-elle.
« Les flics m’ont parlé comme si c’était moi la coupable »
Toutefois, la quadragénaire évolue dans ses déclarations ce mercredi. Elle reconnaît avoir accepté de se prostituer dans un premier temps avec le complice présumé lorsqu’il l’a abordée sur le muret. « Je n’avais pas d’argent pour l’alcool. Il avait l’air sympathique. Je pensais que ça ne se ferait pas car nous n’avions pas de préservatifs. Et là, il a emmené ce débile ! », lance cette mère de sept enfants.
Cette contradiction avec son audition de garde à vue, où elle a déclaré avoir refusé la passe dès le début, ne manque pas d’étonner les magistrats. Laetitia s’en justifie. Déjà condamnée pour trafic de drogue, son sursis avait été révoqué au moment des faits. « Au commissariat, les flics m’ont parlé comme si c’était moi la coupable. Ils m’ont demandé d’ouvrir mon sac pour voir s’il y avait du crack », s’indigne la sans-abri.
Par crainte d’être identifiée et de retourner en prison, elle a donné une fausse identité avant de disparaître dans la nature. Ce n’est qu’un an après que sa trace est retrouvée en détention. À ce moment, la quadragénaire est incarcérée pour vente de crack. Elle s’est ouverte sur son viol à sa conseillère pénitentiaire d’insertion et de probation. « J’avais arrêté toutes mes bêtises jusqu’en 2020 où ma fille est décédée de la mort subite du nourrisson. Quoi que j’ai fait avant ou après, je mérite justice », déclare-t-elle à la barre.
La confusion et les contradictions ont des airs de brèche dans la fragile forteresse de la victime. Les avocats de la défense ne manquent pas de s’y engouffrer. Même chose pour certains magistrats de la cour.
« Si j’ai bien compris, car il y a des rebondissements… Vous avez dit en garde à vue que l’homme qui vous a agressé était un grand sénégalais. Comment pouviez-vous connaître sa nationalité si vous le n’avez jamais vu ? », lui demande un juge assesseur.
« Mon ancien compagnon était sénégalais. J’ai compris la langue qu’il parlait avec son complice », répond la quadragénaire au tac au tac.
« Je mérite une reconstruction »
Laetitia l’affirme d’ailleurs, elle n’a aucun intérêt à mentir dans cette affaire. « Moi j’ai fait de la prison. Je vais pas y emmener un innocent, parce que je sais ce que c’est la prison ! Accepte ce que t’as fait. Sois puni comme j’ai été punie ! », lance-t-elle à destination de l’accusé. Elle relate être sevrée du crack, avoir reperçu le RSA et être aidée par une assistante sociale. « Aujourd’hui, je mérite une reconstruction. J’ai pas revu mes enfants. Ils m’ont tué, mais je suis là, je vais survivre ».
Le verdict est attendu pour le 17 avril 2026.
*Le prénom a été modifié
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