« Vous considérez que vous êtes un médecin qui respecte les règles et le serment d’Hippocrate ? » Présenté devant le tribunal judiciaire de Bordeaux, lundi 30 mars 2026, Jean-Michel Ducourneau, médecin généraliste à La Réole en Gironde, pointe la tête vers le sol. Pendant plus de cinq heures, sa pratique de la médecine a été méticuleusement décortiquée et s’est heurtée aux lois. Accusé, entre autres, d’avoir délivré sur ordonnance à un couple, mais aussi à une famille, des doses astronomiques de Fentanyl, l’homme âgé de 69 ans encourait jusqu’à sept ans de prison et 75 000 euros d’amende. « Personne ne se met à la place du docteur généraliste », déplore Jean-Michel Ducourneau. Durant son intervention à la barre, le prévenu, dos courbé et mains dans le dos, a plaidé sa vision de la médecine qu’il applique, quitte à franchir la ligne rouge de l’illégalité. Même après son placement sous contrôle judiciaire, où il aurait, selon la partie civile, poursuivi en partie son activité.
Jean-Michel Ducourneau, un simple médecin de campagne à La Réole ?
Le Réolais, très marqué physiquement, se dépeint comme un médecin de campagne, très proche de sa patientèle qu’il qualifie de « deuxième famille ». En réalité, ce procès a mis en lumière le portrait d’un tout autre praticien : celui d’un docteur peu scrupuleux, dispendieux, prompt à prescrire des doses anormales de Fentanyl en spray nasal à plusieurs de ses patients. Opioïde 100 fois supérieur à la morphine, il est d’ordinaire prescrit pour des personnes atteintes de cancer.
Ce qui est ici loin d’être le cas, aux dires des patients concernés par la pratique « polémique » de Jean-Michel Ducourneau. L’enquête conduite par la gendarmerie a fait état que le médecin, installé au début des années 1990, a prescrit autant de Fentanyl que de paracétamol entre 2022 et 2024.
Une femme et son conjoint, cités à comparaître au banc des prévenus, auraient récupéré en pharmacie respectivement 2 840 et 2 833 flacons entre 2021 et 2022. La caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) chiffre à 35 à 42 doses par jour consommés au regard du nombre de flacons utilisés. Pour rappel, il est recommandé de ne pas dépasser huit doses par jour.
Minerve au cou, se tenant debout à l’aide d’un déambulateur, la femme en question a reconnu avoir pris jusqu’à 16 doses par jour. Un nombre élevé qui figurait sur l’une de ses ordonnances. « C’est mon médecin, je lui ai fait confiance », a-t-elle expliqué au tribunal.
« Ce monsieur ne fait pas d’administratif »
C’est l’un des points clés de ce dossier. Le docteur Jean-Michel Ducourneau sortirait parfois du cadre légal de sa profession. D’ordinaire, le Fentanyl peut être utilisé à plus de huit doses, mais hors de son autorisation de mise sur le marché (AMM). « Il doit le faire figurer sur l’ordonnance. Dans ce cas précis, la Sécurité sociale ne le rembourse pas », a rappelé le président de séance, Gérard Pitti.
Or, dans le cas de M. Ducourneau, ce détail n’était pas stipulé sur ses ordonnances. Au total, le préjudice, pour les seules prescriptions du couple, est évalué à 600 000 euros par la CPAM. « Il faut dire que ce monsieur ne fait pas d’administratif », cingle la procureure, Marie-Noëlle Courtiau-Duterrier.
Présente lors de la perquisition du cabinet médical du praticien, elle décrit des dossiers mal rangés dans une pièce qui servait également de salle d’urgence la nuit.
Vous ne pouvez pas me berner, M. Ducourneau. Vous travaillez la nuit, vous dormez le jour.
Selon la procureure, le docteur entamait sa journée de consultations… à partir de 17 h pour finir à 3 h du matin. Ce qui a une incidence sur le coût de ses consultations. La CPAM du Lot-et-Garonne s’est vue adresser 3 000 majorations en heure de nuit de la part de Jean-Michel Ducourneau. Quels bénéfices en a-t-il tirés ? La procureure évoque un profit de 320 000 euros injustifié. « Se présenter comme le médecin de campagne H24 à dispo de ses patients, ce n’est pas tout à fait exact », assène-t-elle à l’endroit du prévenu.
1,7 million d’euros de préjudice
« Avez-vous une idée du montant total des indemnisations de la protection sociale avec votre pratique ? », l’interroge la procureure générale. Avant de lui apporter la réponse : 1 700 000 euros. « Vous participez à l’effondrement de la sécurité sociale. Je vois que rien n’a changé (par rapport à ses premières auditions). » Selon son dernier revenu fiscal, Jean-Michel Ducourneau toucherait environ 10 000 euros par mois.
Pourtant, son train de vie n’a rien à voir avec une personne qui jouit de ce montant de revenus. Le docteur vit dans son cabinet, dort parfois dans sa voiture en forêt, avant de revenir sur son lieu de travail. Sans lien avec ses trois enfants, il décrit ses patients comme sa seule famille aujourd’hui.
Ma patientèle me maintient en vie aujourd’hui.
Quitte à ce que le lien professionnel, qui oblige à une certaine distance avec ses patients, soit rompu… Il faut dire que le médecin est très apprécié à La Réole. Jointe au téléphone, celle qui a lancé une cagnotte pour payer ses frais d’avocats décrivait une injustice et un procès d’intention à l’égard du docteur. C’est avec ces deniers que l’ancien médecin urgentiste a pu se payer les services de Me Thibaud Soubelet. Très généreux, ses patients lui ont même offert une voiture pour pouvoir aller consulter en dehors de son cabinet.
La procureure réclame un an de prison ferme
Il avoue avoir déjà été invité à plusieurs reprises par ses patients. « Ça arrive régulièrement. [Il se reprend] Ça arrive très fréquemment. Je sais bien que ma pratique dérange. Je suis proche de mes patients. » « Il dérange parce qu’il est arrangeant avec tout le monde », le reprend la procureure générale. Selon des enregistrements retranscrits à l’audience, sa secrétaire médicale décrit un tout autre portrait que celui que s’est dressé Jean-Michel Ducourneau.
« Tu as autant de monde, parce que tu es le seul à faire ça », « Tu fais n’importe quoi », « Tu es un poison pour la société », peut-on retenir des enregistrements. « Il jette un discrédit sur la profession », regrette Marie-Noëlle Courtiau-Duterrier.
Dans ses réquisitions, la procureure a réclamé une peine mixte : trois ans d’emprisonnement, un an ferme assorti de deux ans de sursis probatoire, avec obligation de réparer le préjudice et une obligation de soins. La procureure demande également une interdiction d’exercer la médecine ainsi que la confiscation des biens saisis. Le délibéré du tribunal est attendu le 11 mai prochain.
Plusieurs fois rappelé à l’ordre par ses pairs
La pratique de la médecine par Jean-Michel Ducourneau lui a déjà été reprochée par ses pairs. Le docteur de La Réole a été plusieurs fois sanctionné par le Conseil de l’ordre. D’abord pour avoir prescrit du Subutex hors autorisation sur le marché (AMM). Ce comprimé sublingual est exclusivement utilisé comme produit de substitution aux opioïdes pour des personnes en situation de dépendance. Il a été sanctionné par le conseil disciplinaire de l’Ordre régional d’Aquitaine de l’Ordre des médecins en 2004 pour ce fait. Il a également été sanctionné pour des faits analogues en 1999. » Il persiste dans sa pratique peu scrupuleuse « , a indiqué la procureure générale.
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