Dans une vie d’enquêteur, la découverte hasardeuse de nouveaux indices permet parfois d’avoir de bonnes raisons d’espérer retrouver le corps d’une personne portée disparue. C’est ce qu’a vécu l’officier de police judiciaire de la de la gendarmerie maritime de Lorient (Morbihan) Didier Sonnois, aujourd’hui retraité, qui a rouvert l’enquête 23 ans après la disparition de Danielle Judic à Belle-Île après l’étonnante découverte d’un pêcheur. Témoignage sur son investigation sur ce dossier de disparition non élucidée.
La découverte d’une mandibule
« J’ai travaillé sur cette affaire il y a quelques années. C’était très bizarre. Un jour en 2001, un marin pêcheur me ramène une mandibule » se souvient Didier Sonnois qui est aujourd’hui retraité, directeur du pôle forensique de la société Wide Int et écrivain.
En mai 2001, un marin pêcheur de Quiberon lui remet la mandibule qu’il vient pêcher à proximité des côtes de Belle Île.
Avec l’autorisation du magistrat, on a fait identifier cette mandibule par un médecin légiste et un anthropologue qui un mois plus tard sont revenus vers moi pour me dire qu’il s’agissait d’une mâchoire humaine ayant séjourné dans l’eau pendant environ 30 ans, à plus ou moins 10 ans et qu’il s’agissait d’une mandibule féminine.
La personne était âgée d’environ 20-25 ans avec plus ou moins 5 ans, d’après eux. Pour le gendarme qui a donc croisé ces données avec tous ses fichiers : « ça ne pouvait correspondre qu’à une seule personne, c’était la pharmacienne de Belle-Île ».
Bref retour en arrière
Danielle Judic, une jeune pharmacienne de 25 ans, a disparu lors de la soirée du 31 décembre 1978. Elle devait passer le réveillon dans sa famille, sur le continent. Elle avait pris son billet à la Compagnie maritime.
Au dernier moment, elle annule son départ à cause d’un problème sur son véhicule et répond favorablement à une invitation chez un particulier, pour fêter le Nouvel an en compagnie d’une vingtaine de personnes. Deux de ses anciens amants s’y trouvent, ainsi qu’un prétendant éconduit. Vers 21 h, un incident se produit avec un autre invité.
À 22 h, des témoins quittant Palais pour Bangor aperçoivent Danielle sur le pas de la porte discutant nerveusement avec son hôte. « Ils la voient ensuite monter dans sa voiture, furibarde » relate l’ancien OPJ.
« Elle démarre en trombe et prend la direction de Port-Coton, sur une étroite route flirtant avec le vide. Des témoins voient la voiture devant chez elle et la lumière de l’appartement allumée à 23 h 30 » raconte l’enquêteur. À 23 h 40, la lumière est éteinte et la voiture n’est plus là. Danielle et l’Austin Mini noire disparaissent.
Cette disparition ne sera signalée que le 2 janvier 1979. Une tempête empêchera les recherches durant 3 jours. Aucun débris, aucune trace, ne seront retrouvés ce qui est très rare.
Expertise ADN
Cela ne fait alors presque aucun doute dans l’esprit de l’expert technicien en identification criminelle, cette mandibule ne pouvait être que celle de Danielle…
Viennent alors les étapes du regroupement des fichiers et de l’analyse ADN, avec l’ouverture d’une enquête en préliminaire permise par le parquet pour découvrir à qui appartenait cette mâchoire.
Les faits à l’époque sont prescrits, donc je retrouve une sœur de Danielle à Nantes, je lui prends son ADN pour faire une comparaison avec celle de la mandibule. J’amène tout cela à l’IGNA et puis je commence mon enquête.
Au même moment, l’OPJ tombe sur un article dans la presse relatant cette affaire, qui lui permet de retrouver un témoin, venu dix ans auparavant en vacances à Belle-Île avec d’importantes révélations : « Il me dit « j’ai vu une Austin mini », il m’explique et me détaille le modèle, une description qui correspond à la couleur de celle de la pharmacienne ».
Didier Sonnois a donc ensuite eu l’autorisation du parquet malgré la prescription et au regard de ces éléments et de l’environnement de la personne suspectée pour demander le dossier de l’époque au SRPJ de Rennes, traité par le commissaire Le Taillenter.
Recherches en hélicoptère
Du coup je fais venir ce témoin qui vivait à Caen en Normandie. Je demande à l’hélicoptère de la gendarmerie s’il peut être disponible également et nous voilà partis survoler pour voir où est-ce qu’il avait vu cette Austin mini. On survole toute la zone, et puis ça avait changé, il n’a pas reconnu l’endroit précis où il l’avait vue, me montrant un vaste périmètre.
« On a bien nettoyé l’île » raconte-t-il avec autodérision « mais on ne retrouvera pas l’Austin ». Pour lui un jour comme celui-là, le 11 septembre 2001, ne s’oublie pas, car après une journée de débroussaillage à rechercher la voiture sur l’île, à son retour, il apprenait ce qu’il s’était passé à New York.
Il avait mis l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN) au cas où il retrouverait les restes du corps ou la voiture et une importante opération de ratissage sur l’île et de fouille des ronciers avait été menée. Mais ils rentrèrent bredouille.
« J’aurais bien aimé aller plus loin »
Et puis l’enquête continue et je m’aperçois qu’il y a d’autres personnes sur l’île qui sont mortes dans des circonstances un peu bizarres. Je me dis tiens, c’est quand même curieux, alors je décide d’approfondir un petit peu.
Les investigations se recoupent et des faits troublants convergent vers le suspect n°1 qui était l’hôte de la soirée du Nouvel an. Mais les principaux témoins de l’époque sont morts.
L’enquête avait déjà piétiné à l’époque ayant laissé penser qu’il s’agissait d’une affaire sur fond de trafic de produits pharmaceutiques, du « Palsium », mais rien ne collait.
Entre-temps, les résultats ADN étaient tombés. « Cela ne matchait pas, il s’agissait d’un ADN masculin. La magistrate m’a dit »on referme l’enquête » ».
« Peut-être qu’un jour ça matchera »
Malgré cela, le portrait-robot génétique aurait pu à cette époque résoudre l’énigme de la mandibule à défaut de découvrir ce qui est réellement arrivé à Danielle Judic.
« J’avais d’autres enquêtes en cours, cela avait un coût tout ça, surtout pour des affaires prescrites, donc c’était frustrant. J’aurais bien aimé aller plus loin car cette mandibule, on ne sait toujours pas à qui elle appartient. Elle est dans le fichier, peut-être qu’un jour ça matchera avec quelqu’un d’autre » envisage Didier Sonnois qui a été contacté l’an dernier par la journaliste Léa Bello du Monde sur cette affaire.
« Elle avait demandé la procédure à la gendarmerie et personne ne l’a retrouvée. On n’a pas toutes les archives et j’ai regretté de ne pas avoir gardé cette archive, là » confie-t-il, bien que normalement il ne soit pas permis aux gendarmes de conserver un dossier à titre privé.
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