Des marins un peu aventuriers et engagés pour la décarbonation, ont choisi de se lancer dans le fret d’agrumes et de produits locaux entre l’Espagne et Sète. Rencontre avec Eol’lien.
Le Saveurs, un sloop, voilier à un seul mât équipé d’une voile aurique, est discrètement amarré dans le port de plaisance sétois, au pied du Môle. Ses compartiments intérieurs regorgent d’agrumes. Pour 1,2 tonne d’oranges et de citrons en provenance de Majorque. Et quelque 50 kg de soubressades, ce saucisson typique des Baléares. De novembre à mars, une fois par mois, ils sont vendus, en direct, aux Sétois sur le quai d’Alger.
« Seul voilier de commerce de Méditerranée »
Depuis deux saisons hivernales, Frédéric Dijol, président de l’association Eol’lien, a relancé le commerce agrumier entre l’Espagne et l’Occitanie depuis le port de Sète. Un négoce maritime qui a contribué à la richesse Sète depuis le 19e siècle (lire ci-dessous), avant de disparaître avec l’essor des cargos frigorifiques. Escale à Sète fait d’ailleurs la part belle à l’histoire maritime commune entre Sète et ce pays voisin.
À Cette, un négoce d’agrumes florissant au XIXe
Sète est connu pour avoir été un port morutier ou pinardier. Mais n’oublions pas les agrumes, oranges et citrons qui ont aussi fait la richesse de la cité singulière. D’après les recherches menées par la Société d’études historiques et scientifiques
de Sète et sa région (Sehsser), cette activité commerciale portuaire qui a démarré au XIXe siècle, s’est poursuivie jusque dans les années 70. Un trafic qui a pu s’implanter grâce à des négociants Majorquins comme un certain Barthélémy Tous, installé à Sète en 1871 puis Antoine Bernat en 1880 sur le quai Aspirant Herber puis sur l’avenue Victor-Hugo.
Selon Michel Waller, auteur des recherches, des familles catalanes et valenciannes y ont contribué. "Les agrumes venaient de Majorque, du Pays de Valence et plus tard d’Algérie et du Maroc […] Elles arrivaient par bateaux à voile, surnommés les balancelles dans les ports français, appelés pailebots en Majorquin", reprend-il d’un article du Méridional en 1922, qui décrit à l’époque des voiliers arrivant en convoi par dix ou douze, chacun chargé de quelque 180 tonnes de fruits, acheminés en deux jours, souvent depuis la vallée de Soller, réputées pour la qualité de ses fruits, qui à l’époque étaient vendus à l’unité, comme un mets de choix. Les voiliers qui venaient à Sète dès le XIXe siècle, transportaient déjà 30 à 40 tonnes d’agrumes par trajet.
Les bateaux de type pailebots, llauts ou xabecs en catalan, ont été équipés de propulsion à vapeur vers 1890. Comme le Leon de Oro, le Villa de Soller, le Mari Mercedes ou encore l’Union. En 1930, le journal le Méridional indiquait que le son vapeur de Valence, à la coque blanche, Francisca Perset, allait lancer des campagnes de 300 tonnes d’oranges. Le transport de vrac par pailebot à voile s’est poursuivi en parallèle, jusque dans les années 50, de février à juin.
Une fois par mois donc, il prend la mer direction Majorque pour se fournir en agrumes, charcuteries et amandes, auprès de Productos de Mallorca, une coopérative basée au port de Bonaire. À Valence aussi, auprès d’un maraîcher local, Saborita. Au retour, le voilier dessert les ports d’Occitanie : Argelès, Canet, Gruissan, Sète. Et vend les produits aux particuliers sur les marchés de producteurs (Poussan, Montbazin, Balaruc, Frontignan et Tropisme) en s’appuyant sur les groupements de consommateurs (des paniers de Thau ou du CPIE) ou en direct à Sète. Les ventes se font au quai d’Alger à des « prix compétitifs avec les biocoops », a comparé Frédéric Dijol. On peut également précommander via la boutique en ligne (eol-lien.fr).
Saveurs construit en 1985 est aujourd’hui « le seul voilier de la Méditerranée certifié pour le commerce », indique Frédéric Dijol. Il peut transporter jusqu’à deux tonnes de marchandises. « On fait une traversée par mois en hiver pour les agrumes, mais on a le potentiel pour en faire deux », assure le capitaine, parfois accompagné d’un second, mais pas toujours. « Parfois, oui on a peur, confie-t-il, mais un marin qui n’a pas peur, je ne l’embauche pas. Chaque marin a ses démons. Certains ont peur des collisions. Moi c’est plutôt le vent et les vagues ». Il faut 48 h pour une traversée à la voile et cinq jours pour l’aller-retour « par temps favorable », la cargaison étant chargée en une ou deux heures pas plus. En plus des fruits en hiver, il embarque toute l’année des produits de l’agriculture occitane biologique comme le sel de Gruissan, des pâtes et du Limoncello de Perpignan ou encore le riz de Camargue. « On exporte aussi des pommes du Roussillon vers Majorque. »
« Une prise de conscience »
Le Vendéen Frédéric Dijol était ingénieur avant de se lancer dans ce projet maritime. Dans le sillage de son arrière-grand-père, un Majorquin, qui commerçait déjà à Sète sous le surnom d’El Patron Perret. Mais l’aventure Eol’lien n’est pas née d’une tradition familiale, mais d’un engagement. « Comme ingénieur, j’ai travaillé dans le bâtiment entre Montpellier et Perpignan. Je voyais des camions, des camions et la mer à côté. C’est fou, je me suis dit qu’il fallait trouver des alternatives propres. C’était une prise de conscience. »
Le pari du transport décarboné fonctionne. « On est conscient que c’est très précurseur, poursuit le capitaine, mais on arrive au bon moment, le chiffre d’affaires double tous les ans. On arrive à un équilibre financier qui permet de payer quelques marins à la mission. On se rend compte que le modèle économique est viable si on double les trajets ». Le modèle développe grâce au bouche-à-oreille auprès des particuliers « sensibles à une démarche écologiste » mais surtout aux producteurs comme La Mer Blanche à Argelès-sur-Mer « qui nous achète des cargaisons entières d’agrumes pour faire des liqueurs d’Arancello et de Limoncello ». Des cantines sont également intéressées par ce transport propre. « On veut toucher un public populaire pas uniquement des sociétés, apporter des oranges aux particuliers ça a du sens. Au départ, quand on s’est lancé en 2022, on n’a pas tiré des plans sur la comète. Aujourd’hui, ce n’est pas encore fulgurant mais on est très content, cet hiver nous avons coché nos objectifs. » Un succès qu’Eol’lien doit aussi au « port de plaisance de Sète, central en Occitanie, qui est vraiment accueillant pour les associations à intérêt public », salue Frédéric Dijol.
Conférence avec la Sehsser le 20 juin : le retour de la voile pour le transport
Pour aller plus loin sur l’évolution du transport de commerce maritime, Gustave Brugidou de la Société d’études historiques et scientifiques de Sète, animera une conférence le 20 juin sur le “La construction de navires coque fer à vapeur, au milieu du XIXe siècle”. " Au début de la vapeur, les navires avaient en général deux mâts équipés de voiles. Pour économiser le charbon, ils utilisaient la voile lorsque les vents étaient favorables. Il y a donc eu une période où les deux modes de propulsion ont été utilisés. On a abandonné la voile avec tous les progrès de la vapeur puis de la motorisation au fuel", expose Gustave Brugidou qui abordera le retour de la voile dans le transport maritime face à l’explosion des coûts des énergies fossiles.








