À Montpellier, les livreurs de plateformes comme Uber Eats ou Deliveroo décrivent un quotidien marqué par la précarité, entre revenus incertains, longues heures de travail et dépendance à l’algorithme. Certains, sans papiers, louent illégalement des comptes pour exercer, malgré des coûts élevés, tandis que la baisse des rémunérations fragilise l’ensemble du secteur.
Les téléphones vibrent et la soirée commence. 19 h, les premières sonneries résonnent sur les portables des livreurs stationnés rue Richelieu, derrière l’Opéra Comédie à Montpellier. Abdoul*, qui commence son service, doit aller chercher sa première instruction aux Burgers de Papa. Le Malien, qui « attend toujours son titre de séjour », travaille sur la plateforme Uber Eats depuis un peu moins d’un an et son arrivée en France. « Je me suis dit que c’était le métier le plus simple à obtenir, je ne savais pas dans quelle galère je m’embarquais », rigole-t-il amèrement.
Le cycliste de 31 ans explique louer un compte à une autre personne de nationalité française. « Comme je n’ai pas les papiers, ici, je suis obligé de faire comme ça. Mais je suis loin d’être le seul à faire de cette manière », explique-t-il. Discrètement, le Malien dévoile devoir payer 200 € par mois pour la location du compte, auxquels il faut rajouter les frais dus à l’Union de recouvrement des cotisations de sécurité sociale et d’allocations familiales (Urssaf). « Ça peut me revenir jusqu’à 500 € à la fin du mois. »
« Je ne sais jamais à quoi m’attendre »
Comme tous les travailleurs des plateformes comme Uber, Deliveroo, Stuart ou encore Bolt, Abdoul est suspendu aux décisions de l’algorithme et son salaire dépend de celui-ci. « Je ne sais jamais à quoi m’attendre quand je pars de chez moi. Ça varie, parfois j’ai beaucoup de courses mais en ce moment, ce n’est pas trop le cas. J’arrive à me faire un salaire autour des 1 300 €. »
Des comptes loués sur les réseaux sociaux
Il ne suffit que de quelques minutes de recherches pour tomber sur des offres et demandes de comptes Uber Eats ou Deliveroo. Un groupe public Facebook nommé "Livreur Uber/Deliveroo Montpellier" voit une annonce de ce type par jour en moyenne. Destinées aux personnes sans titre de séjour, ces annonces réclament autour de plusieurs centaines d’euros pour acquérir un compte de livreurs.
Selon l’enquête Santé-Course, près des trois quarts (73,5 %) louent un compte à un tiers, pour un coût moyen de 528 euros mensuels. Par ailleurs, 91,2 % des livreurs sans titre de séjour affirment qu’ils abandonneraient cette activité à temps plein en cas de régularisation. Malgré une activité intense, en moyenne 413 livraisons par mois, les revenus restent faibles. Les livreurs déclarent gagner en moyenne 1 480 euros bruts mensuels, soit 5,83 € de l’heure ou 4,55 € par course.
De son côté, Malick* a choisi un autre endroit pour attendre les commandes : le rond-point de Près d’Arènes. « C’est un emplacement évidemment stratégique. Il y a toutes les grandes chaînes de fast-food à proximité », se justifie le Franco-Sénégalais. Depuis 2024, il livre sur l’application Deliveroo en disposant de son propre compte. « J’aime bien ce statut d’autoentrepreneur, ça me donne une liberté de faire ce que je veux. Après, c’est vrai que les sommes récoltées ont drastiquement baissé depuis que j’ai commencé », estime le pilote d’un scooter. « Parfois les commandes tournent autour des 3 €, ce n’est rien du tout mais j’arrive à m’en sortir. » Le téléphone du jeune livreur de 25 ans n’arrête pas de sonner alors que l’horaire approche 20 h. « On est dans l’heure charnière. C’est à ce moment-là qu’il y a le plus de commandes mais on ne peut pas toutes les prendre. Il faut être stratège », montre Malick.
« Je bosse plus de 60 heures par semaine »
De retour en centre-ville, les commandes commencent à diminuer tout comme la luminosité. Ce qui n’empêche pas Cherif* de continuer à livrer. « Je fais des longues journées. Je commence vers 11 h jusqu’à 15 h et je reprends à 18 h pour finir à 22 h 30/23 h », indique-t-il devant le restaurant Lunch Time à Rondelet. « Je n’ai quasiment aucun jour de pause donc je bosse plus de 60 heures par semaine. »
Le Marocain raconte être arrivé en France juste après le Covid, d’abord en région parisienne puis sur Montpellier à partir de 2023. « À Paris, j’étais déjà livreur et c’était encore plus dur de survivre avec le prix du loyer, surtout que j’essaye d’envoyer de l’argent chaque mois à ma famille restée au pays. » Malgré un quotidien difficile, il ne regrette pas son choix d’être livreur en France. « Si je devais le refaire, je n’hésiterais pas », sourit-il sur son scooter. À la fin, il ne reste que la fatigue et l’incertitude : rouler encore, sans jamais savoir combien la journée rapportera.







