« Allez vous reposer, je m’occupe de tout ». Cette phrase, combien de fois Linda Zaourar aurait souhaité l’entendre. Mais, depuis le 12 janvier 2019, jour de l’explosion de la rue de Trévise qui a vu l’existence de l’ancienne directrice d’hôtel basculer, ces mots ne sont sortis d’aucune bouche. Ni de ses supérieurs. Ni de la Ville de Paris. Ni de l’État. Depuis plus de sept ans, Linda Zaoruar, présidente de l’association Vret, livre un combat larvé pour permettre l’indemnisation des salariés et touristes victimes de cette explosion de gaz qui a fauché quatre vies et en a estropié des dizaines d’autres en plein coeur de la capitale. En octobre, la municipalité doit être jugée pour homicide involontaire.
« Je suis tombée amoureuse de mon travail »
Jusqu’à la déflagration fatidique, Linda Zaourar menait une vie heureuse en tant que directrice des établissements Accor situés dans la rue. « J’ai atterri dans l’hôtellerie par hasard après un BTS commercial et je suis tombée amoureuse de mon travail. J’aimais faire en sorte que tout se passe bien pour les clients et que l’hôtel fasse partie de leurs souvenirs de vacances », se remémore la quadragénaire, qui entre à la direction des établissements Ibis Style et Mercure de la rue de Trévise en 2001.
Le 12 janvier 2019, c’est un samedi. La routine de l’hôtel est un peu bousculée par le mouvement des gilets jaunes qui enchaîne les manifestations dans la capitale. La tension est présente mais légère. « Nous étions tous mobilisés. On était contents car on venait de recevoir une toute nouvelle machine à expresso », sourit tristement Linda Zaourar. Alors que ses collègues sont sur place depuis l’aurore, la directrice arrive vers 9h30. À ce moment-là, des pompiers interviennent au numéro d’à côté pour une possible fuite de gaz.
Une vision d’horreur
En une fraction de seconde, tout bascule. Une formidable explosion ravage la petite rue du 9e arrondissement. « C’est le choc absolu. Il y avait du sang partout. Les volets et les voitures étaient fracassées. Je voyais tout au sol. Je me demandais si je n’étais pas en train de rêver », se remémore douloureusement la présidente de l’association de victimes.
Dans l’hôtel ravagé, les visages du quotidien sont affublés de masques d’horreur. Les collègues, parfois amis de longue date, gisent au sol. Le vacancier argentin à l’air aimable court à moitié vêtu le visage ensanglanté. La jeune touriste espagnole toute souriante d’avoir réalisé son rêve de visiter la capitale française, est en train d’être réanimée par les secours. Elle fera partie des quatre victimes de l’explosion.
« Il y a eu un cruel manque d’humanité »
Ces images apocalyptiques, Linda Zaourar ne dispose d’aucun répit pour les digérer. « Dans les jours qui suivent, je ne mange pas. Je ne dors pas. J’ai continué à travailler », détaille l’ancienne directrice. Elle se retrouve très vite entre le feu et la glace. D’un côté, les employés grièvement blessés dont quatre ont un pronostic vital engagé et sont dans le coma. Chaque jour, Linda va dans les différents hôpitaux s’enquérir de leur état. Elle va jusqu’à retourner dans l’hôtel une semaine après l’explosion pour récupérer leurs papiers administratifs : « Les policiers m’ont laissé passer. Ça a été une nouvelle claque. Il faisait noir. C’était l’hiver. Avec la lampe de mon téléphone, j’ai pris les affaires des employés ».
De l’autre côté, il faut faire face à la froideur de la hiérarchie. « Il y a eu un cruel manque d’humanité », dénonce Linda Zaourar. “Il faut tourner la page”, “Il n’y a pas que ça dans la vie” “Ça sera l’occasion de faire une nouvelle équipe”. Les saillies des gérants sont une nouvelle douleur pour la quadragénaire, à bout. “On m’a demandé d’obtenir les démissions des employés qui n’étaient pas présents lors de l’explosion alors qu’ils étaient choqués psychologiquement”, rage la directrice.
« La maire était choquée »
Les mois passent et Linda Zaourar est mutée dans un établissement à Malakoff (Hauts-de-Seine). Peu à peu, elle s’aperçoit qu’un retour à la normale est illusoire. Le corps ne se remet pas. “J’ai des nausées tout le temps. Je ne mange plus. Le médecin m’envoie faire des analyses et les résultats ne sont pas bons”. Pendant plusieurs mois, elle est arrêtée. Malgré ça, sa hiérarchie la sollicite pour continuer à travailler depuis chez elle.
En parallèle, les employés et résidents de l’hôtel sortent peu à peu des radars. Ce n’est que plus de six mois après que la directrice d’établissement est contactée par la Fédération nationale des victimes d’accidents collectifs (FENVAC). “Ils nous disent d’aller se manifester à la mairie du 9e arrondissement. La maire et la directrice de cabinet étaient choquées car elles n’avaient pas connaissance de notre existence”.
« On y a laissé des plumes »
En février 2020, l’association des victimes et rescapés de l’explosion de gaz rue de Trévise (Vret) est créée avec Linda Zaourar à sa tête. Le but : être reconnu comme victimes du drame et obtenir réparation des acteurs publics. Plus de 12 mois ont passé et c’est une nouvelle lutte harrassante qui commence : « On nous parle d’un accord cadre. On dit que sans ça, il n’y aura pas d’expertises et pas de prises en charge. On est handicapés, on est en deuil, et il va falloir qu’on lève les manches. »
Très vite, la toute jeune association se heurte à la municipalité. Cette dernière est mise en examen pour homicide involontaire depuis fin 2019. L’explosion de gaz serait due à une négligence dans le ravalement de la chaussée. Indemniser, ce serait reconnaître sa responsabilité. “On a eu un mur en face de nous”, affirme la présidente de Vret. Ce n’est qu’en 2022 qu’un accord cadre est signé.
Néanmoins, rien n’est terminé. Les discussions se poursuivent encore sur la coordination pour les indemnisations. Les réunions s’enchaînent avec la mairie, les avocats et les assureurs. Après la violence brute et dévastatrice de l’explosion, l’association fait face à celle beaucoup plus insidieuse des mots. “Madame Zaourar, vous éxagérez. Ils vont toucher les aides sociales”, lance un avocat à la présidente lors d’une réunion, avant de glisser à l’assureur que les victimes sont “des gens qui vivent en cité”. “On s’est battus. On y a laissé des plumes. Vous êtes à terre et on vous marche dessus”, s’émeut l’ancienne directrice.
Aujourd’hui encore, la situation est encore incertaine. Des versements ont été faits par la mairie, mais selon Linda Zaourar, la procédure est beaucoup trop longue. “À titre d’exemple, j’ai pour l’instant eu 3 000 euros de provisions. La somme m’a servi à payer une expertise et les honoraires de l’avocat”, illustre la présidente.
Des conséquences affectives
En cette année 2026, c’est une étape majeure qui attend les victimes de la rue de Trévise : le procès de la Ville de Paris qui commencera en octobre. Une épreuve de plusieurs mois dont le report a fait l’effet d’un camouflet pour les parties civiles. “L’audience devait commencer en début d’année, mais l’avocat a fait cette demande pour ne pas que le procès tombe en même temps que les municipales. On ne pensait pas que ça serait accepté. On a pris neuf mois ferme”.
Ces longues années, l’ancienne directrice en a payé le prix. L’explosion et l’indifférence ont coupé les liens affectifs : “Les autres qui n’ont pas subi, leur vie continue. Pas la vôtre. Même avec mes enfants, je ne ressentais plus rien. Un soir, alors que je viens d’échanger avec une des victimes pour l’aider, ma fille de six ans m’a dit qu’elle aussi elle avait besoin de moi”.
« On a privilégié le matériel à l’humain »
Au quotidien, Linda Zaourar contacte les blessés physiques et psychologiques pour les orienter, les rassurer, les écouter. Par son expérience, elle est aussi sollicitée dans le cadre d’autres accidents collectifs, comme celui de la rue de Tivoli à Marseille ou celui de la rue Saint-Jacques à Paris. De l’époque lointaine où il fallait sublimer les vacances des clients, il faut désormais composer avec les larmes et parfois avec des interlocuteurs proches du suicide.
La rue de Trévise est aujourd’hui un repoussoir pour la présidente d’association. « J’y vais à chaque commémoration mais il me faut 15 jours pour m’en remettre ». Car si le groupe de victimes chemine lentement dans sa reconstruction, les dernières pierres des bâtiments de la rue endommagés ont été posées depuis longtemps. “On a privilégié le matériel à l’humain”, soupire Linda Zaourar.
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