« Mais comment vous pouvez défendre quelqu’un comme ça ? » Cette phrase, quel avocat ne l’a pas entendue ? Porter la toge, c’est affronter les prétoires et l’accusation, mais pas seulement. Parfois, il faut faire face à un tourbillon médiatique incontrôlable ou encore une opinion publique assoiffée de justice expéditive.
Ce combat difficile et inégal, Me Alexandre Valois et Me Lucile Bertier l’ont vécu pendant trois ans. Les deux pénalistes, en couple à la ville, ont été chargés de défendre Dahbia Benkired. À l’automne dernier, la jeune femme de 27 ans a été condamnée à la perpétuité réelle pour le meurtre atroce de Lola en octobre 2022 à Paris.
Dans le livre La Sinistre Comédie, l’affaire Lola dans l’État de droit (éditions du Seuil), paru le 6 mars 2026, les deux défenseurs reviennent sur cette expérience éprouvante. Derrière ce projet d’écriture, pas de sensationnalisme ni de révélations inédites sur l’affaire, mais une volonté de rappeler la place de l’avocat dans un monde où les réseaux sociaux et certains médias peuvent mettre à mal déontologie et procédure pénale.
« On met de côté sa vie et ses sentiments »
C’est par un coup de fil qu’Alexandre Valois devient l’un des personnages de ce fait divers morbide qui a ému la France entière. « La défense nous a été attribuée dans le cadre de la commission d’office par le bâtonnier de Paris compte tenu de ma qualité d’ancien Secrétaire de la Conférence », détaille le pénaliste. Habitué des cours d’assises et des affaires sordides, il découvre l’ampleur du crime commis dans un appartement rue Manin par la jeune femme. Pendant plus d’une heure, Dahbia Benkired a fait vivre un supplice à la victime, la violant et l’asphyxiant avec du scotch. Pendant des heures, elle a erré dans les rues de la capitale avec le corps de l’adolescente dissimulé dans une malle.
Alexandre Valois et Lucile Bertier, qui sont parents, ne se laissent pas aveugler par l’horreur. « Quand on est avocat, on met de côté sa vie et ses sentiments. On étudie de manière clinique un dossier. C’est comme si vous demandiez à un médecin de savoir qui il opère », affirme Me Bertier. « On est des êtres humains, donc l’horreur d’une affaire va retentir en nous et est susceptible de nous troubler et de nous affecter, mais notre qualité d’avocat va nous permet de la dépasser pour déterminer ce qui a pu amener un être humain à passer à l’acte », ajoute son confrère et conjoint.
Un refus de céder aux sirènes médiatiques
Mais très vite, ce ne sont pas seulement les lignes terrifiantes inscrites sur les procès-verbaux qu’il faut affronter, c’est aussi l’emballement médiatique et politique. En quelques jours, le visage de Lola tourne en boucle sur les réseaux sociaux. L’extrême droite en fait un symbole. Le polémiste Éric Zemmour va jusqu’à parler de « Francocide ». Les émojis guillotine fleurissent un peu partout sur Internet.
En parallèle, le téléphone des deux avocats vibre en continu. De nombreux journalistes les sollicitent. Alexandre Valois acceptera un seul passage sur le plateau de BFMTV où il maintiendra son cap : ne rien divulguer de l’enquête en cours. « Il n’y a pas eu de stratégie de notre part sur la manière dont on doit réagir face à l’emballement médiatique auquel on est confrontés. C’est la déontologie qui nous a dicté notre attitude et c’est pour cela que nous sommes restés discrets sans jamais rien révéler », rappelle l’avocat.
Une plainte déposée
En tant que représentant de l’accusée, le couple d’avocats va aussi devoir affronter la vindicte populaire. « On a reçu des menaces de mort et des insultes de l’extérieur », se remémore Lucile Bertier. À chaque retour de l’affaire dans l’actualité, de nouvelles insultes et propos inquiétants. Lors du procès, certaines personnes vont jusqu’à mettre de faux avis sur le compte Google du cabinet afin de le déréférencer. Une plainte est déposée par les avocats.
Les deux pénalistes sont aussi confrontés à des changements dans leur vie quotidienne.
« Des voisins ont changé de trottoir en nous croisant. Il y a aussi eu beaucoup d’incompréhension de la part de nos proches. Certains nous demandaient pourquoi on défendait cette personne alors que nous avions des enfants. D’autres pensaient que nous n’allions pas véritablement la défendre. »
« Le public a du mal à comprendre qu’on puisse défendre quelqu’un comme ça. Mais, depuis quelques années, vous avez des gens qui nient à la défense d’exister », ajoute Alexandre Valois. À titre d’exemple, les paroles de Cyril Hanouna dans « TPMP » diffusée juste après l’affaire, où l’animateur demande une sentence expéditive contre l’accusée. Sans procès et sans défense.
Mettre fin au fantasme du monstre
Car si Dahbia Benkired reconnaît les faits, cela ne signifie pas qu’il n’y a rien à défendre. Au procès, le couple de pénalistes doit chasser de la salle d’audience le « monstre » fantasmé par la foule venue en masse assister aux débats. « Dans ce dossier, ça a été le monstre parfait. Elle ne pouvait pas avoir été victime de violences dans sa vie. Notre rôle, ça a été d’établir la vérité, non pas pour baisser la peine, mais pour qu’il y ait la vérité sur ce qu’elle a fait », assure Lucile Bertier. « On ne se lève pas un matin avec l’idée criminelle d’assouvir un acte pulsionnel meurtrier sur la première qu’on va rencontrer dans la rue. Ça n’existe pas. La démarche est de comprendre comment on arrive à cette perte d’humanité. C’est cette compréhension qui anime l’avocat », martèle de son côté Alexandre Valois.
« Aux assises, on prend des coups »
Pendant six jours d’audience intenses, la défense de Dahbia Benkired va tenter d’expliquer l’injustifiable. Le mobile mis en avant : l’accusée, humiliée et violentée par son ex-conjoint toxique, se serait « vengée » sur l’adolescente en la croisant au hasard. En parallèle, la jeune femme aurait vu son équilibre mental se détériorer par la prise de Lyrica, un médicament pouvant causer des effets secondaires neurologiques. Le 24 octobre, le verdict tombe : Dahbia Benkired devient la première femme condamnée à la réclusion criminelle à perpétuité incompressible. Elle ne fait pas appel de la décision.
Pour les deux avocats, il y a un avant et un après procès. Un calme plus douloureux que la tempête elle-même, comme l’évoque Alexandre Valois : « Aux assises, on prend des coups. On sort lessivés. On affronte les regards de haine de la foule. Il nous a fallu plusieurs jours pour refaire surface et sortir du dossier. »
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