Pollution lumineuse (1/2) : "l’extinction de l’éclairage public nocturne n’a pas d’effet sur la délinquance, l’opposition est liée à un sentiment d’insécurité"

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Docteure en économie de l’environnement à l’Université Paris-Saclay, Chloé Beaudet a publié, en janvier 2026, une première thèse sur l’évaluation de l’impact de l’extinction de l’éclairage public sur la criminalité. Son travail porte aussi sur l’acceptabilité sociale de la mesure, qu’elle a notamment évaluée à l’échelle de la Métropole de Montpellier. Entretien.

Chloé Beaudet, docteure en économie de l’environnement à l’Université Paris-Saclay DR

Pourquoi avoir étudié les effets de l’extinction de l’éclairage public sur la délinquance ?

Il y avait, jusque-là, peu d’études sur le sujet, sinon au Royaume-Uni où l’extinction n’est pas aussi étendue qu’en France, pays d’Europe qui a le plus massivement éteint l’éclairage public depuis une dizaine d’années. Pourtant, cela fait débat. Or, les résultats de mes travaux, qui ont consisté à croiser les statistiques du ministère de l’Intérieur avec les données satellites du Cerema, montrent qu’il n’y a pas eu d’augmentation massive de la délinquance après la mise en place d’une politique d’extinction de l’éclairage public. Le seul fait de délinquance, pour lequel j’ai constaté une légère augmentation, ce sont les cambriolages, mais de l’ordre de + 0,35 pour 1 000 logements. C’est faible et c’est concentré dans les villes à forte densité, les grands centres urbains. Il n’y a en revanche pas d’effet causal sur les dégradations ou destructions volontaires, les violences sexuelles, les vols non-violents, les vols de véhicules ou le trafic de stups.

L’opposition à l’extinction de lumières serait donc plutôt liée à un sentiment d’insécurité ?

A priori, oui, contrairement aux arguments mis en avant par les opposants à l’extinction de l’éclairage public. Ce sentiment n’en reste pas moins légitime, mais il n’est pas confirmé par les chiffres de la délinquance.

Vous avez notamment étudié la métropole de Montpellier. Ce sentiment est-il plus prégnant dans la ville-centre que dans les communes périphériques ?

L’étude, à Montpellier, portait sur l’acceptabilité sociale des mesures de réduction de la pollution lumineuse et effectivement, dans les zones denses et urbaines, l’adhésion à ces politiques est moindre. Dans les zones périphériques, les communes périurbaines, les gens sont même plutôt prêts à accepter ce genre de mesures. On peut imaginer que c’est parce que ces personnes utilisent moins l’espace public la nuit en tant que piétons et prennent leur voiture pour se déplacer. Dans ce cas-là, quand la lumière est éteinte de 1h à 5h du matin, ça a peu de conséquences pour eux.

« Il faut penser le sujet à l’échelle du quartier, voire de la rue »

Face à ce constat, comment lutter contre la pollution lumineuse avec l’adhésion de la population ?

On ne peut pas résumer le débat à éteindre – ou pas – toute une ville. Il faut que les politiques soient différenciées spatialement en fonction de l’adhésion de la population vis-à-vis de l’éclairage publique. L’étude montre que ce doit être réalisé à une échelle infracommunale, pensé par quartier, voire au niveau de la rue. Et cela permet de prendre en compte aussi les besoins liés à biodiversité ; il y a des endroits, dans une même commune, où c’est plus urgent qu’ailleurs de la protéger. Cela dit, l’extinction est loin d’être la seule solution, voire ce n’est peut-être pas la solution la plus efficace pour la biodiversité, puisque certaines espèces ont leur pic d’activité au crépuscule.

Quelles sont alors les autres mesures efficaces ?

Ne serait-ce qu’orienter la lumière vers le sol au maximum, pour éviter qu’elle soit projetée vers le ciel. C’est déjà une bonne mesure, à la fois pour lutter contre la pollution lumineuse et protéger la biodiversité, et elle n’est pas encore mise en place partout. On voit toujours des lampadaires à boules, pourtant interdits depuis un certain nombre d’années. Ensuite, on peut tout simplement réduire l’intensité de la lumière, d’autant que des études ont montré que l’œil humain ne percevait pas cette baisse jusqu’à un certain seuil assez élevé. On peut encore changer la couleur de la lumière et privilégier un éclairage orangé qui a moins d’effet sur la biodiversité qu’une lumière plus blanche ou bleutée.

Ce sont essentiellement des maires de droite, voire d’extrême droite, qui rallument l’éclairage public. Est-ce que c’est devenu un sujet dogmatique ?

Il est encore trop tôt pour analyser le phénomène de rallumage, impulsé à la suite des élections municipales. Mais les communes qui, ces quinze dernières années, ont fait le choix d’éteindre l’éclairage public, étaient globalement plutôt dirigées par des maires de gauche.

Faudrait aussi inciter les particuliers, les commerçants, les entreprises, à s’engager aussi dans la lutte contre la pollution lumineuse ?

Il est difficile de quantifier la part de lumière de particuliers qui engendre une pollution lumineuse. Il est vrai, en revanche, que des vitrines de commerçants, leurs enseignes publicitaires, y contribuent alors même qu’une loi impose d’éteindre toute lumière une heure après la fin de l’activité du magasin. Faire respecter cette réglementation pourrait être un premier pas.

Un parc modernisé, la pollution en baisse

Le centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema) dresse régulièrement un état des lieux de l’éclairage public. Ainsi, les derniers chiffres disponibles ont établi, en 2023, que ce parc est composé d’environ 12 millions de points lumineux avec, sur une seule année, une nette progression du taux de sources led, passé de 29,8 % en 2022 à 38,9 % en 2023 du fait des rénovations d’ampleur. Cela a engendré une baisse continue de la puissance installée (1,05 GW fin 2023), soit une puissance moyenne par lampe de l’ordre de 87,5 W. Conjuguée à des extinctions nocturnes de plus en plus pratiquées et des rénovations d’ampleur, la consommation moyenne du parc d’éclairage public atteignait alors 2,42 TWh, soit un peu plus de 200 kWh par luminaire et par an et un coût annuel de 40 €. Cette consommation nationale représentait alors 0,54 % de la consommation électrique nationale. La durée moyenne d’allumage de l’éclairage public était estimée à 2 300 heures par an quand la nuit dure 4 000 heures. Des chiffres qui devraient encore s’améliorer dans le prochain état des lieux annoncé pour cette année. Selon l’office français de la biodiversité, ce travail a des effets sur la pollution lumineuse. En 2021, l’OFB estimait que 85 % du territoire hexagonal était soumis à un niveau de pollution élevé à très élevé, chiffre passé à 72 % en 2023. L’objectif est d’atteindre 50 % d’ici 2030.

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