Analyse avec Dominique Moïsi, cofondateur de l’Ifri. Ce géopolitologue, publié en 26 langues, a enseigné à Harvard, au King’s College de Londres et à l’ENA.
Donald Trump a annoncé l’entrée en vigueur d’un blocus du détroit d’Ormuz et des ports iraniens. Quelle lecture faites-vous de sa stratégie ?
C’est une stratégie de l’escalade, mais pour arriver à un accord. Il s’agit pour l’Amérique d’augmenter la pression sur l’Iran et sur le monde, pour inciter Téhéran à lâcher du lest. Le problème, c’est que les deux parties sont arrivées à la négociation, à Islamabad, avec le sentiment respectif de leur supériorité et qu’elles avaient gagné. Des positions de négociation qui ne permettaient pas un compromis avec l’autre. La question désormais est de savoir si les prochaines négociations auront lieu sans une nouvelle explosion de violence.
La tactique américaine peut-elle être payante ?
C’est une stratégie dangereuse parce qu’on risque l’accident. Les Iraniens peuvent infliger des pertes importantes en touchant un bateau, ce qui pousserait l’Amérique à une réplique très violente. Il y a donc un risque d’escalade non contrôlée.
Quel effet les opérations de blocages d’Ormuz peuvent-elles avoir sur l’économie ?
Si le blocus devenait total et effectif, si vraiment plus aucun bateau ne pouvait passer, si on décidait qu’il faut vivre sans le détroit d’Ormuz, cela aurait des conséquences multiples, notamment une nouvelle augmentation des prix à la pompe et un début de rationnement.
Le président de Total, M. Pouyanné, dit qu’il vaut mieux un péage qu’un blocage parce qu’à un moment donné, tous les produits dérivés du pétrole, comme ceux consacrés à l’agriculture, vont faire défaut, et on risque d’avoir des restrictions à la pompe dans les grands pays européens et asiatiques.
Les prix des carburants pourraient alors continuer à augmenter au moment même où une baisse était espérée ?
Absolument. On s’attendait avec les négociations d’Islamabad à une redescente progressive des prix, après l’échec des discussions, ils ont monté et, depuis le début du blocus américain, le prix du baril de pétrole est repassé au-dessus de 100 $.
D’autres secteurs peuvent également être touchés…
Oui, il n’y a pas que le pétrole qui passe à travers le détroit. Les prix du transport vont monter parce qu’il faudra faire des détours qui rendront le prix du container plus élevé. Donc c’est l’économie mondiale dans son ensemble qui serait affectée négativement. Cela pourrait déboucher aussi, en cas d’escalade, sur la fermeture du détroit de Bab el-Mandeb, largement contrôlé par les Houthis du Yémen, un des proxys les plus dangereux de l’Iran.
Ce blocus peut-il asphyxier économiquement l’Iran ? C’est l’un des ressorts de la stratégie de Trump.
Le régime a fait la preuve, dans le sang, qu’il tenait sa population. La capacité des Iraniens à souffrir est plus grande que celle des Occidentaux, ou même des Chinois.
Donc le coût sera élevé, mais c’est un coût élevé pour tout le monde. Et les pays plus développés, plus démocratiques sont ceux qui acceptent le moins de souffrir. On arrive à la période des vacances, si la population doit réduire par exemple ses déplacements, tout cela a un impact sur la psyché d’un pays.
Quels seront les pays les plus impactés par ce nouveau bras-de-fer ?
En Asie, la Chine et l’Inde dépendent considérablement des hydrocarbures en provenance du Moyen-Orient.
Pékin peut-il peser pour débloquer la situation ?
C’est une question très intéressante, la Chine a développé massivement ses forces navales au cours des dernières années, il y a une flotte chinoise très compétitive mais qui n’a jamais été à l’épreuve du feu. Les Chinois veulent généralement apparaître comme un balancier, une force d’équilibre qui met en avant sa rationalité, sa modération par opposition à l’attitude aventuriste des États-Unis. Ce n’est pas dans l’idée des Chinois de prendre des risques en ce moment. Mais à terme, c’est une question qu’il faudra se poser. Pour le moment, l’escalade sera entre l’Iran et les États-Unis.
La France et le Royaume-Uni peuvent-ils jouer un rôle dans la réouverture de ces voies maritimes ?
La France et la Grande-Bretagne ont les capacités, la disponibilité pour jouer un rôle. Mais si l’Amérique et l’Iran décident de jouer une guerre navale massive dans cette partie du monde, ni Londres ni Paris ne pourront les en empêcher. Nous sommes éventuellement une force d’appoint pour rétablir la liberté de circulation, mais nous ne sommes pas, pour le moment, en première ligne.








