« Son bras s’est fait happer. Il est resté bloqué trois heures, conscient, à supplier le personnel soignant de sauver son membre. Il a vu son bras pourrir, il a tout vu. » Me Flavien Guillot décrit la scène effroyable du 9 octobre 2019 à l’usine Ariaké à Cerisé (Orne), près d’Alençon, où son client a perdu un bras dans un accident de travail. Exerçait-il en toute sécurité ? L’entreprise et le directeur du site, soupçonnés de blessures involontaires par violation d’une obligation de sécurité, comparaissaient devant le tribunal correctionnel d’Alençon, jeudi 12 mars 2026. Cinq ans et demi après.
730 jours d’ITT
L’usine FP Natural Ingredients, unique site français du groupe japonais Ariaké, fabrique de la viande et des bouillons en poudre. Au moment de l’accident, la victime y bossait comme intérimaire depuis six mois. Il était chargé de nettoyer le transporteur à vis qui convoie la viande. Les buses de nettoyage de la machine étant défectueuses, l’opération était également réalisée manuellement au jet d’eau. Mais, après avoir retiré un os bloqué et une « incompréhension » avec son collègue qui a rallumé la machine, la manche de sa combinaison s’est prise dans la vis en marche et son bras a été aspiré.
Héliporté à l’hôpital, il a été amputé de son avant-bras droit et plongé dans le coma. Il a fait l’objet d’une interruption temporaire de travail (ITT) de 730 jours. « Il vit en ermite depuis son accident », a souligné son avocat, louant le « courage » de son client de s’être déplacé au tribunal. « Financièrement, je survis. Ma prothèse me fait mal. Je ne peux pas sortir comme je veux », a exprimé la victime, encore marquée psychologiquement, à l’audience.
Non-conformités, pas de formation…
Il est reproché à son ancien employeur de ne pas lui avoir garanti des conditions de travail en toute sécurité. Déjà, il n’existait pas de document écrit avec la procédure à suivre. Et aucune formation n’était dispensée aux nouveaux mais transmise par le bouche à oreille. « Ce sont les intérimaires qui se formaient les uns après les autres », hallucine Me Flavien Guillot, alors que l’entreprise emploie une quarantaine de personnes, dont un quart d’intérimaires. Un problème qui aurait d’ailleurs été remonté par d’anciens employés.
Le poste n’était d’ailleurs pas identifié comme « à risques » alors qu’un précédent accident de travail avait eu lieu en 2013. « À l’époque, il n’y avait pas de plateforme horizontale. L’employé se trouvait sur un escabeau. Pour nous, le problème venait de l’instabilité donc nous avons aménagé la passerelle », justifie le directeur, âgé de 46 ans et toujours en poste aujourd’hui. Qui dit que l’entreprise ignorait, jusqu’à l’accident, les possibles failles de sécurité.
« Je n’ai jamais fui mes responsabilités »
Dans une enquête menée après l’accident, l’inspection du travail a recensé 21 non-conformités sur le site, où « la sécurité des travailleurs n’était pas assurée » selon son rapport. « Quand nous avions acheté la machine en 2013, elle était conforme. Nous ne l’avions pas fait réévaluer », assume le directeur.
« C’est un miracle qu’il n’y ait pas eu qu’un seul accident depuis 2013 », estime Lucie Bougard, substitut du procureur, pointant l’absence d’entretien. « Il n’y avait pas de formation renforcée sur une machine dangereuse avec laquelle il y avait déjà eu un accident de travail. Vous avez juste fait un audit en interne. » Et de s’adresser au patron : « En tant que dirigeant, vous avez la vie et la santé physique de vos employés entre les mains. »
« Je n’ai jamais fui mes responsabilités. Ce n’était pas parfait, sinon nous n’en serions pas là. Mais dire que je n’ai rien fait, c’est faux », répond-il. « Nous avons fait évoluer nos procédures. » L’usine a mené d’importants travaux, à hauteur de 190 000 €, avec, notamment, la mise en place d’un système d’arrêt d’urgence.
Les dirigeants ont offert à la victime des… chaussures à scratch
L’avocat de la victime a dénoncé l’attitude « indigne » de la défense, qui a plaidé la faute inexcusable du salarié sur le volet civil. Mais l’entreprise a été condamnée par le pôle social du tribunal d’Alençon, une décision confirmée par la cour d’appel de Caen. L’avocat a également sorti subitement une boîte contenant des… chaussures à scratch : c’est ce que les dirigeants japonais ont offert à la victime en lui rendant visite à l’hôpital juste après l’accident. « C’est de mauvais goût. Je comprends qu’il était choqué », reconnaît le directeur, évoquant une différence de culture entre le Japon et la France.
Le Ministère public a requis six mois de prison avec sursis contre le directeur et une amende de 50 000 €, avec affichage de la décision pendant deux mois, contre l’entreprise, au chiffre d’affaires annuel de 13 millions d’euros. « Je suis profondément désolé », a glissé le prévenu à la victime. Le jugement a été mis en délibéré, la décision sera rendue jeudi 28 mai.
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