Sur les écrans de la salle d’audience de la cour criminelle à Coutances (Manche) le mercredi 29 avril 2026, apparaissent des moments de vie d’un enfant de 9 ans, incapable de se tenir debout, incapable de tenir sa tête droite, une main pendante, molle, incapable d’exprimer son ressenti autrement que par des sons graves, des petits cris, sans une syllabe.
Et puis, il y a sur ces mêmes écrans deux photos passées l’une après l’autre, prises du même enfant 9 ans auparavant. L’une date du 27 janvier 2017 : on y voit la jolie bouille d’un bébé de 3 mois, le regard vif, le visage tout contre celui de sa maman, au sourire éclatant. Sans transition, lui succède une photo du lendemain, le 28 janvier : le même visage d’enfant, mais boursouflé, intubé, les yeux fermés, sans expression.
On sait qu’un drame a eu lieu, puisqu’on est là, devant les magistrats de la cour criminelle de la Manche, et qu’un homme est accusé d’être à l’origine de ce drame : le père de l’enfant.
Le récit du père
Le 28 janvier 2017, à Gavray, Gérard (prénom modifié), le père du petit Lucas (prénom modifié), donnait le biberon à son bébé âgé de 3 mois. Cette attention paternelle était une habitude, qu’il accomplissait volontiers lorsqu’il rentrait de son travail, vers 17 heures, comme aussi de changer le petit.
Calé dans un coin de canapé, il avait le petit sur son bras gauche pour lui donner le biberon. Le bébé avait tout bu, mais, dit le père, après lui avoir tapoté dans le dos pour qu’il fasse son rot, il avait soudain rendu tout le lait, jailli d’un trait.
Surpris, l’homme s’était levé brusquement. L’enfant lui échappait, tombant au sol d’une certaine hauteur, l’arrière de sa tête heurtant le carrelage. Il y eut un bruit sourd, dit le père, comme lorsqu’on tape contre quelque chose de dur. Un cri, des pleurs, puis plus rien.
L’homme essaie de stimuler l’enfant en claquant des doigts, en l’appelant. Il pense qu’il étouffe. Mais en ouvrant le pyjama du petit, il constate que son cœur bat et qu’il respire.
Quand les ambulanciers sont arrivés, ils ont trouvé Gérard choqué, complètement paniqué, les larmes aux yeux. Le bébé, allongé sur le canapé, était conscient, les yeux fermés, réactif, serrant dans sa petite main le doigt qu’on lui présentait. Mais si on le touchait ou le manipulait, il se mettait à pleurer.
Ce qui intriguait les secours, c’est que sa chute n’avait laissé aucune trace à l’arrière de la tête de l’enfant : ni plaie ni bosse.
Des violences suspectées
Le bébé est d’abord reçu aux urgences de l’hôpital d’Avranches dans un état comateux, bras et jambes contractés, sujet à des contractions musculaires involontaires. Le scanner cérébral auquel l’enfant est soumis révèle des hématomes à l’intérieur du crâne, « d’âges différents », ce qui veut dire que le traumatisme crânien que venait de subir le petit n’était pas le premier.
Intubé, ventilé, il est alors transféré par hélicoptère au CHU de Caen (Calvados), opéré, placé en réanimation et soumis à des expertises médicales qui devaient révéler, outre les saignements crâniens d’âges différents déjà constatés, des hémorragies dans le fond de l’œil, ainsi que des cals de fractures de côtes.
Pour les experts, l’association de ces éléments est hautement évocatrice d’un syndrome du bébé secoué, la probabilité de maltraitance étant renforcée par ces fractures du squelette. En conséquence, le récit du père ne peut en aucune façon expliquer l’état de l’enfant.
Le syndrome du bébé secoué
Les experts soulignent qu’un syndrome du bébé secoué apparaît après une succession de secousses toujours brutales, ce qui est le cas lorsque l’adulte perd le contrôle de soi et s’énerve sur l’enfant sans se rendre compte de la violence de son geste.
Le rejet du biberon par l’enfant tenu sur les genoux de son père a-t-il pu entraîner une perte de patience de celui-ci ? C’est la question principale de ce procès.
Lors de son audition en mai 2017, le père affirmait qu’il n’avait jamais secoué son fils, qu’il ne l’avait pas violenté. Toutes les personnes entendues dans le cadre de cette affaire, y compris la mère du petit, son ex-épouse, ont déclaré n’avoir jamais vu de violence de sa part sur le bébé.
Pourtant, les constatations médicales sont unanimes sur l’existence de violences antérieures à la chute du bébé le 28 janvier 2017, et donc non contestables. Mais, disent les experts, il est impossible de préciser la date exacte de ces violences, et l’instruction n’a pas permis d’en déterminer l’auteur, aucun élément clinique n’ayant été constaté entre la naissance de l’enfant et la date des faits.
Si ce n’est toi…
À la question de la présidente, de l’avocat général, de Maître Enguehard, l’avocat de la mère de l’enfant, de savoir qui s’occupait ordinairement du bébé avant le drame, le père a répondu qu’ils étaient trois, exclusivement : la mère du petit, sa grand-mère et lui.
Pour les violences relevées par les experts, on ne saurait accuser l’aïeule. Lui s’en défend farouchement, accroché à son récit. « Si ce n’est toi, c’est donc… la mère. » Pressé par ceux qui le questionnent (« Vous accusez donc la mère de votre fils ? »), il murmure, tête baissée, sans regarder personne, quelque chose d’inaudible.
En face, la maman ne bronche pas. Elle a parlé, sourire aux lèvres, des huit années déjà passées à accompagner, jour après jour, dans l’amour, son petit abîmé et sans avenir. Le père, lui, a découvert sur les écrans ce que l’enfant était devenu. Il avait tourné la page en 2020, définitivement, sans se retourner.
Accusé de « violences suivies d’infirmité permanente sur un mineur de moins de 15 ans par un ascendant », sur la personne de son fils, l’homme, 33 ans, encourt une peine maximale de 20 ans de réclusion criminelle.
Il s’en tient fermement à son récit de « l’accident » et bénéficie de la présomption d’innocence, qu’il ne faut jamais oublier. La journée va être rude pour tout le monde.
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