Des instituts de beauté intégralement dédiés aux enfants ouvrent partout en France. Pose de vernis, masques visage, massages sont proposés à un très jeune public. La tendance a trouvé sa clientèle, y compris à Montpellier… et inquiète aussi dermatologues et pédiatres qui s’interrogent sur l’essor de ces pratiques.
Bienvenue au « Royaume des princesses ». Un institut de beauté entièrement dédié aux petites filles dès 2 ans et demi, situé sur l’Avenue du Marché-Gare, à Montpellier, depuis octobre dernier. Ce jour-là, une fillette de 5 ans vient y fêter son anniversaire avec ses copines en début d’après-midi. Déguisées dans les robes de leurs princesses favorites, les enfants, toutes en maternelle, arrivent peu à peu, certaines avec de petits escarpins à talons et diadèmes pour compléter la tenue.
Elles pénètrent dans un univers rose bonbon, des murs aux tables, sièges, frigo, éviers, jusqu’aux petits peignoirs et claquettes roses en fourrure. Des nœuds forment le dossier des chaises et les petites cuillères du goûter se terminent par un cœur rose. Barbie serait ravie. « Ce sera moi la première à me faire maquiller », glisse à ses amies, visiblement conquise aussi, la star de la fête.
Vernis et Reine des Neiges
Le petit monde créé par Virginia Derfeuil a tapé dans l’œil de la maman de la fillette, qui l’a découvert sur TikTok. « J’ai trouvé ça trop mignon. J’ai eu un coup de cœur. T’es contente ma star ? », lance-t-elle à sa petite fille, déguisée en sirène depuis 7 h 45, qui s’apprête à aller se faire poser du vernis sur les doigts de pied sur la fameuse musique « Libérée, Délivrée » de La Reine des Neiges.
Ce qu’en pensent les experts
Face à la multiplication récente en France des instituts de beauté destinés aux jeunes enfants, la Société française de dermatologie pédiatrique (SFDP) s’est emparée du sujet. Dans un communiqué du 7 mars, l’institution rappelle que "la peau de l’enfant ne nécessite rien d’autre pour son entretien courant qu’une toilette à l’eau avec un produit nettoyant doux, en rinçant et en séchant bien". "La peau de l’enfant est par définition parfaite", tient à rappeler Pierre Vabres, professeur de dermatologie au CHU de Dijon et membre de la société française de dermatologie. Elle n’a "pas besoin de routine beauté, en dépit de messages marketing largement diffusés".
Ces salons de beauté pour enfants "révèlent une certaine dérive sociale", analyse le médecin, qui évoque un "problème pas simplement dermatologique mais psychologique"."On fait des enfants des adultes en miniature. L’image d’une petite fille ne doit pas être celle d’une femme adulte." Même alerte du côté de la Société Française de Dermatologie Pédiatrique (SFPD) qui s’interroge sur "les conséquences de telles pratiques sur le développement de l’image de soi chez l’enfant". "L’érotisation de l’image de l’enfant est ainsi banalisée de façon préoccupante", relève l’institution dans un communiqué du 3 février 2025. Des conseils pour les parents ? "Proposez-leur des activités qui développent leur bien-être autrement, incite le dermatologue Pierre Vabres. Il vaut mieux qu’une petite fille passe une heure à faire du poney que dans un salon de beauté à se faire masser."
La fondatrice du Royaume des princesses est sur le créneau depuis 10 ans déjà. Avec des « Spa Kid » à domicile, toujours exclusivement pour les petites filles, au départ. Puis avec des salons entièrement dédiés, à Montauban, puis Lunel, Montpellier et Nîmes désormais, avec l’ouverture d’un autre « Royaume des princesses » ce 18 avril 2026.
« Princesse VIP » dès 2 ans et demi
« 98 % des réservations sont des anniversaires », partage Virginia Derfeuil. Trois thèmes sont proposés. Le plus plébiscité, choisi le jour du reportage, se nomme « La princesse en beauté », une séance de 2 h 30, accessible dès 4 ans, où les fillettes vont enchaîner pose de vernis pieds et mains, soin du visage et maquillage à paillettes. À partir de 7 ans, un atelier création make-up est proposé. Les plus jeunes ne sont pas oubliées : la formule « Princesse VIP » est proposée dès l’âge de 2 ans et demi, où certaines sont encore en couches. La proposition ? Un accueil avec sa princesse préférée, un passage au dressing pour choisir sa robe et un soin complet « visage, coiffure, maquillage et massage ». Comptez, en moyenne, 200 € pour chaque formule.
Les Sephora Kids dans le viseur des autorités italiennes
L’autorité italienne de la concurrence (AGCM) a annoncé, le 27 mars dernier, l’ouverture d’une enquête contre le géant français du luxe LVMH et ses marques Sephora et Benefit pour avoir encouragé "l’utilisation précoce, par des enfants et des adolescents, de cosmétiques pour adultes", parmi lesquels des masques pour le visage, sérums et crèmes anti-âge, peut-on lire sur le communiqué. Des perquisitions avaient été menées les 26 et 27 mars au sein des locaux de Sephora et LVMH, en Italie. Selon l’autorité, les sociétés n’auraient pas indiqué correctement que les cosmétiques vendus par Sephora et Benefit Cosmetics ne sont pas destinés aux enfants et auraient, "au contraire, favorisé des achats compulsifs par le biais de stratégies de marketing cachées, en faisant appel à de jeunes micro-influenceurs", surnommés Sephora Kids.
Présentes sur les réseaux sociaux, ces petites filles, de 8/10 ans et parfois moins, sont filmées en train de s’appliquer leurs produits de beauté préférés et vanter les mérites de leur "morning routine". Au cœur de l’affaire, une montée de la "cosméticorexie", cette obsession des enfants pour les soins de la peau. Le groupe de luxe a assuré de sa volonté de vouloir coopérer avec les autorités. L’enquête est toujours en cours.
Au « Royaume des princesses », les petites filles ont droit à un bain de pied avant la pose de vernis, dans un univers rose bonbon.L. Z. – ML
Maman de deux filles et un garçon, la créatrice de cet univers explique s’être inspirée de ces voyages, à Dubaï et aux États-Unis notamment. « Faire rêver » les petites filles, leur offrir « un moment de détente et de bien-être près de chez elles », avec « des produits sains » est son objectif. « Je suis heureuse de leur faire plaisir », conclut-elle, consciente des critiques sur les instituts de beauté pour enfants comme le sien. « Si ça ne plaît pas, les gens ne viennent pas ».
Le papa d’une des fillettes invitées découvre justement cet univers en la déposant. Heureux que son enfant partage un moment avec ses copines, il se dit toutefois « un peu mitigé ». « Je n’interdis pas l’univers « princesses » mais j’aime apporter d’autres valeurs à ma fille. Je ne veux pas qu’elle réponde à un idéal masculin instauré par le patriarcat. On va nager, grimper, escalader, je lui montre qu’elle n’est pas fragile. Je suis attentif à cet équilibre-là. Elle a pris du plaisir à se préparer pour la fête mais je ne veux pas qu’elle rêve au prince sur son cheval blanc. »