Le style Leroy-Beaulieu (1/2) : Qui était Pierre Leroy-Beaulieu, ce député héraultais qui copiait les Américains ?

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Pierre Leroy-Beaulieu avait fait le tour du monde et ramené dans ses valises l’idée de campagnes électorales professionnalisées, avant que d’autres après lui s’inspirent des stratégies américaines : porte-à-porte, clientélisme, communication, marketing et storytelling…

L’American way of life a longtemps fait rêver les Français. Les sirènes du modèle US ont notamment tenté bien des hommes politiques, de Jean Lecanuet à Emmanuel Macron. En tête, souvent, une icône : John Fitzgerald Kennedy. Storytelling, leadership, marketing… Autant de remakes des campagnes américaines, sur fond de bases de données électorales, de porte-à-porte, de segmentation sociale des clientèles politiques, de réseaux sociaux. Mais qui sait que le premier, en France, à avoir importé ces techniques était un Héraultais, Pierre Leroy-Beaulieu ? Quitte à continuer à user d’un anglicisme… Flash-back.

Ce sont les plus hardis, les plus entreprenants qui ont le courage de passer la mer pour aller, en pays inconnu et lointain, se créer une nouvelle vie.

Né en 1871 au château de Montplaisir, à Olmet-et-Villecun, dans le Lodévois, Pierre Leroy-Beaulieu est le descendant d’une grande lignée. Mais le jeune homme n’a pas soif que de reproduction sociale. Il entame un tour du monde en 1895, à 24 ans, publie des articles et des livres. « Il voue une attirance spécifique pour le laboratoire américain » et les hommes qui le composent, commente l’historien héraultais Philippe Secondy, qui lui a consacré une longue analyse (Revue historique 2005, Presses universitaires de France). Ces immigrants sont le fruit, écrit Pierre Leroy-Beaulieu, d’une « double sélection« . « Ce sont les plus hardis, les plus entreprenants qui ont le courage de passer la mer pour aller, en pays inconnu et lointain, se créer une nouvelle vie », estime-t-il. Arrivés là-bas, ce sont encore les plus performants qui réussissent. « Ainsi, l’Amérique a écrémé, pour ainsi dire, les Sociétés du Vieux-Monde. »

Le député dans son domaine de Montplaisir, près de Lodève. COLL LEROY-BEAULIEU

La politique, là-bas, y est un vrai métier et on peut y appliquer les règles du « machinisme » : voilà pour le cadre. Mais Pierre Leroy-Beaulieu prêche dans le désert : les méthodes US ne sont pas encore à la mode. Il se présente aux législatives dans le Lodévois en 1902. L’implantation familiale ne suffit pas. Il est battu. Il change son fusil d’épaule quatre ans plus tard, en 1906 : direction Montpellier et les villages voisins. L’évêque Anatole de Cabrières, monarchiste, l’adoube : il s’assure ainsi le soutien des royalistes qui n’en voulaient pas.

Stratégies clientélistes

Il s’inspire alors des stratégies clientélistes américaines : comme les cantons ruraux sont déjà acquis aux courants conservateurs, il se concentre « sur les deux cantons urbains qui regroupent environ 60 % de la population », dont celui du faubourg de Figuerolles, observe Philippe Secondy, alors considéré comme « les bas-fonds » de la ville. De nombreuses corporations viticoles s’y concentrent : ouvriers agricoles, fabricants de fûts, réparateurs d’outillage. Et la vigne va mal. La révolte des vignerons gronde. Elle explosera un an plus tard, en 1907.

La presse de gauche et les cercles bourgeois se moquent et le surnomment « le candidat mastroquet ». « Il se livre à de folles dépenses dans tous les cafés et bars du faubourg Figuerolles« , écrit La Dépêche. Les dames patronnesses des réseaux monarchistes font du porte-à-porte « en promettant à l’électeur besogneux qu’il recevra de l’argent et que son loyer lui sera payé« , peut-on lire dans une note du commissariat.

Le couple Leroy-Beaulieu et leurs six enfants. COLL. LEROY-BEAULIEU

L’organisation de Leroy-Beaulieu est calquée sur le modèle américain : des lieutenants qui organisent pour lui la campagne et des gros bras qui font la claque aux meetings et le coup de poing si nécessaire. Dans les tournées électorales, le candidat est accompagné par un cocher « doué d’une force colossale » qui le protège et qui « recrute des gens décidés pour lui faire escorte« , relève dans un rapport le commissaire local. « Pierre Leroy-Beaulieu a stipendié des vauriens, des contrebandiers, des souteneurs et des repris de justice. »

« Taillés en hercules »

La presse de gauche évoque des « brigades volantes« , « des séides taillés en hercules » qui font régner la « terreur » avec des « procédés boulangistes ». Les femmes et les enfants sont aussi soumis à contribution, payés pour déchirer les affiches électorales ou faire du bruit lors des réunions des adversaires façon concerts de sifflets ou brouhaha orchestré. Philippe Secondy évoque aussi une fraude organisée, « un stratagème ingénieux pour s’approprier les voix de ceux qui fuient la pauvreté en quittant la région » : des lettres recommandées sont envoyées et s’il n’y a aucun retour, l’équipe du candidat va voter à la place de l’électeur.

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eroy-Beaulieu fait éditer des plaquettes sans que son nom apparaisse mais qui contribuent à délégitimer le régime en place. Le journal Le Petit Méridional se gausse des « petites parlottes organisées dans les appartements d’ouvriers« … Devenues à la mode ensuite, notamment pour des ventes à domicile !

Pierre Leroy-Beaulieu (manteau clair), lors de la venue du président Fallières dans le midi en 1907. ARCHIVES DEPARTEMENTALES DE L'HERAULT

L’élection de 1906 avait été invalidée. Son opposant, le député sortant Auguste Mas, représentant du Bloc des gauches, soupçonnait des irrégularités… L’impact, déjà, des méthodes nouvelles. Quelques mois plus tard, il fait face à Auguste Laurent. Il est élu sans contestation. Mais le journal La Dépêche évoque encore « des manières de Yankee de violenter le suffrage universel« .

Le capitaine d’infanterie (quatrième en partant de la droite) et ses hommes. COLL. LEROY-BEAULIEU

Il est réélu en 1910. Capitaine d’artillerie durant la Première Guerre mondiale, « il a eu une mort héroïque », insiste son arrière-petit-fils Arthur. Sa batterie avait été décimée : il utilisa jusqu’au dernier boulet du dernier canon, avant de résister avec son seul revolver. Le correspondant de guerre d’un journal allemand salua son courage avec ces mots : « Il incarne la France chevaleresque ». Blessé à la tempe, il meurt après une tentative infructueuse de trépanation, à 43 ans.

La jeune veuve et ses six enfants. COLL. LEROY-BEAULIEU

Un attentat contesté

Autre coup d’éclat présumé, pour mieux assurer un écho retentissant en mode US : trois jours avant le scrutin de 1907, le journal royaliste L’Eclair titre : "Tentative d’assassinat sur M. Pierre Leroy-Beaulieu. Odieux guet-apens". Le candidat aurait été victime de coups de feu au retour d’une réunion publique à Vailhauquès. "Pendant plus de deux mois, l’"attentat” donne lieu à une polémique sans précédent dans la presse régionale et nationale", résume Philippe Secondy. Comme pour l’attentat de l’Obervatoire avec François Mitterrand, on a douté de sa véracité.

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