L’association des Amis du château de Castries fait revivre, le temps d’Escale à Sète, l’histoire du marquis Charles-Eugène-Gabriel de la Croix de Castries, ministre de la Marine de Louis XVI qui conçut le plan pour vaincre les Anglais à Chesapeake, bataille déterminante pour l’indépendance américaine dont on célèbre le 250e anniversaire.
« Mes amis ! Mes amis ! Écoutez le récit de la bataille de la Chesapeake pendant laquelle notre marine royale a mis en fuite la puissante Royale Navy lors de la guerre d’indépendance américaine !«
Perché sur un tonneau, habillé en tenue d’apparat du XVIIIe siècle, un homme harangue la foule qui déambule sur le quai d’Alger en cette semaine d’Escale à Sète. Bénévole de l’association des Amis du château de Castres, il relate alors un épisode déterminant de la guerre d’indépendance des États-Unis et, à travers celui-ci, l’œuvre du marquis Charles-Eugène-Gabriel de La Croix de Castries, « l’homme le plus brillant de la branche aînée d’une famille de la grande bourgeoisie montpelliéraine qui acquit ses lettres de noblesse en achetant la baronnie de Castries en 1495« , souffle à côté le général Elrick Irastorza, ancien chef d’état-major de l’armée de terre et féru d’histoire militaire.
Commandant de régime à 17 ans
Fils de Joseph-François qui fut le premier de la famille de la Croix de Castries à s’installer à Paris, Charles-Eugène-Gabriel, né en 1727 et élevé par son oncle Armand-Pierre, s’engagea très jeune dans l’armée. Après s’être distingué sur les champs de bataille de la guerre de Succession d’Autriche, notamment sous les ordres du maréchal de Saxe dans les Flandres à Menin, Ypres et Furnes, il gagna même ses galons de commandant de régime à 17ans. À Lawfeld, près de Maastricht, c’est lui qui fut ainsi désigné pour conduire la charge. « Il donna trois fois l’assaut et tint ferme pendant deux heures sous le feu de l’artillerie, contribuant à la victoire finale contre les Autrichiens et les Anglais. Il fut présenté au roi Louis XV qui le nomma maréchal de camp, grade devenu plus tard général de brigade à deux étoiles« , déroule le général Irastorza. Le jeune Castries a tout juste 20 ans.
Il dirige alors différentes campagnes, en Corse ou aux Caraïbes – c’est lui qui donnera son nom à la capitale de Sainte-Lucie. Mais c’est lors de la guerre de Sept-Ans qui éclate en 1756 qu’il entre toutefois dans la postérité militaire. La France sortira pourtant laminée de ce premier conflit à portée internationale qui a permis à l’Angleterre de devenir la première puissance mondiale, mais Castries s’y est distingué en battant les armées du duc de Brunswick lors de la bataille de Clostercamp, près de Wesel sur le Rhin, restée célèbre pour l’appel lancé par le chevalier d’Assas « A moi, Auvergne voilà les ennemis ». À 33 ans, il était alors à la tête de 33 000 hommes.
Le plan parfait qui va berner les Anglais
« Sa réussite militaire et galante – médiocre mari, il collectionnait les succès féminins – a fait bien des jaloux. Il a donc connu une traversée du désert, entre la rue de Varenne à Paris et son château de Castries« , relate Elrick Irastorza. Jusqu’à ce que, le 14 octobre 1780, Louis XVI, conseillé par Necker – « et sans doute un peu Marie-Antoinette« – le nomme secrétaire d’État à la Marine pour succéder à Sartine. « Il n’y connaissait rien, mais il sut s’entourer des conseillers les plus habiles et des plus talentueux marins« .
En un an, il réorganise ainsi totalement la Marine Royale. Surtout, pour laver l’affront de la guerre de Sept-ans, la France a signé un traité d’amitié avec les treize colonies anglaises d’Amérique du Nord qui, en 1776, avaient déclaré leur indépendance ; Charles-Eugène-Gabriel de La Croix de Castries conçoit alors un plan qui va berner les Anglais et faire véritablement basculer l’histoire mondiale.
Diversion
« Le ministre décide de maintenir en Manche, une activité navale soutenue et menaçante face aux côtes anglaises et d’envoyer une flotte importante vers l’océan Indien sous les ordres des Suffren. Deux manœuvres de diversion. Car la flotte principale met le cap en mars 1781 vers l’Ouest où elle se divisera en deux au milieu de l’Atlantique« , raconte, passionné, le général Irastorza.
Si la portion principale se dirige vers les Antilles, la seconde rejoint les 5 500 hommes de Rochambeau, déjà en place à Newport. Ce contingent de plus de 10 000 Français a permis de renforcer les troupes de George Washington qui avait entre-temps changé d’objectif. À la conquête de New-York, le futur premier président des États-Unis a préféré cibler le général britannique Cornwallis, en garnison à Yorktown.
Or, malgré ses 7 500 soldats, celui-ci s’est soudainement retrouvé isolé, lorsque la partie de la flotte française restée près des Antilles a rejoint la baie de Chesapeake où elle a remporté une épique bataille navale face aux Anglais. « Privé de tout secours par mer, Corwalis se rendit le 19 octobre 1781« .
Il contresigne, en 1783, le traité d’indépendance des États-Unis
Le plan était parfait et c’est le fils du ministre, Armand-Charles-Augustin de la Croix de Castries, qui avait pris part au combat, qui en fera le récit au roi Louis XVI. Celui-ci deviendra député de la noblesse.
Charles-Eugène-Gabriel de La Croix de Castries eut lui l’honneur de contresigner le traité de Versailles le 3 septembre 1783, établissant officiellement l’indépendance des États-Unis. La marque de son rôle dans l’Histoire, aussi reconnue par son élévation à la dignité de Maréchal de France.
Revenu en temps de paix, il élabore ensuite le “Code Castries”, une série de réformes majeures de la Marine nationale qui complètent l’œuvre de Colbert. Elles ont notamment abouti à la création de l’École Navale qui forme aujourd’hui encore les officiers et les marins.
L’avertissement à Louis XVI
Castries quitte son poste en 1787, non sans avoir mis en garde Louis XVI sur ce qui couvait. « Il y a déjà longtemps que des mécontents multipliés se sont fait remarquer dans le royaume et que l’on s’est aperçu de l’altération de l’esprit national« , a-t-il notamment écrit en 1785 au souverain, qui dira avant sa mort : « J’eusse peut-être évité mes malheurs si dès le début j’avais écouté le maréchal de Castries« .
À la Révolution, Charles-Eugène-Gabriel de La Croix de Castries a lui émigré auprès du duc de Brunswick qu’il avait combattu et battu à Clostercamp. C’est donc en exil, après avoir été nommé chef de cabinet par Louis XVIII venu à Blankenburg, qu’il meurt le 11 janvier 1801 à l’âge de 73 ans. Loin de Castries.
Un nouvel avenir pour le château
Construit vers 1565 par Jacques de La Croix de Castries, puis redessiné par René-Gaspard au XVIIe siècle, le château de Castries est sorti du giron familial avec la Révolution. Pillé, confisqué comme bien national, il est ensuite vendu par parts. En 1828, le petit-fils de Charles-Eugène-Gabriel le rachète et consacre sa vie à sa restauration. Deux siècles et demi plus tard, René-Gaspard décide d’en faire don à l’Académie Française, qui le vendra à son tour à la Ville de Castries en 2013. Depuis 2020, le parc est ouvert tous les jours au public et des événements y sont régulièrement organisés. Mais le château s’apprête à prendre une nouvelle dimension grâce à l’appel à manifestation d’intérêt remporté par la société AV Extended qui a déjà mis en lumière Notre-Dame-de-Paris, la tour Eiffel ou le Palazzo Ducale à Gênes. Des mappings intérieurs et extérieurs, mais aussi des rendez-vous musicaux et d’autres événements seront régulièrement proposés. Le petit Versailles du Languedoc va vivre une nouvelle vie.








