« Je n’espérais rien à part des réponses et je ne suis pas sûr de les avoir eues. » Djo* a perdu son frère le 24 août 2020, emporté par la violence du trafic de drogue. Djilali A., 26 ans, fait partie des quatre hommes qui ne sont pas parvenus à échapper aux pluies de balles qui se sont abattues sur le quartier des Izards cet été-là. Il est la victime collatérale d’une sanglante guerre entre deux bandes de narcotrafiquants : ils se disputaient le juteux point de deal de la Poste des Izards, dont les recettes s’élevaient à 40 000 euros par jour. Djilali, récemment recruté comme guetteur – diront certains -, ou tout simplement au mauvais endroit au mauvais moment – diront d’autres -, n’avait en tout cas rien à voir avec cette guerre. « Il est mort pour rien », selon les mots d’un des anciens gérants du point de deal.
Près de six ans après le drame, Djo a fait face aux dix hommes jugés pour le meurtre en bande organisée de son frère, terrifié mais stoïque, la tête haute, les yeux secs. Actu Toulouse s’est entretenu avec lui, ainsi qu’avec son avocate Me Katia Ouddiz-Nakache, ce vendredi 3 avril, alors que les magistrates étaient en train de délibérer sur le sort des accusés. Témoignages.
Il s’installe chez son frère peu avant sa mort
Aux côtés de son avocate bavarde, Djo s’affiche taiseux. Depuis six ans déjà, Me Ouddiz-Nakache est à ses côtés pour porter sa parole et traduire ses craintes. « Son petit frère, c’était son meilleur ami, son confident », souffle l’avocate aux épais cheveux bouclés.
Ils ont 5 ans d’écart : Djo avait 31 ans quand il a rejoint Djilali en France, début août 2020. « Je suis venu m’installer avec lui 14 jours avant sa mort », détaille cet Algérien aux courts cheveux noirs, détonnant avec le beige de sa fine doudoune.
Récemment recruté en tant que guetteur ?
Il a eu deux semaines, à peine, pour s’adapter à la vie de ce frère qui lui avait tant manqué. Difficile de savoir précisément ce qu’il faisait de ses journées, jusque-là.
Sa petite amie de l’époque indiquera aux policiers que Djilali avait récemment été recruté en tant que « chouf », guetteur, pour l’équipe d’Aymen H. (qui venait de récupérer le juteux point de deal). Djo, lui, est convaincu que son petit frère était simplement là pour acheter des cigarettes de contrebande, le soir du drame.
Que s’était-il passé ?
On est en août 2020, entre deux confinements. La chaleur est étouffante, il y a du monde sur le « terrain », comme l’appellent ceux qui font fructifier le trafic de drogue. Parmi les hommes présents près de la station de métro Trois Cocus – où trois fusillades (dont une mortelle) ont déjà eu lieu les semaines précédentes -, il y a Djilali.
Il est là quand, à 22h50, une Golf noire débarque avec trois personnes à bord, suivie d’une Mégane noire, occupée par quatre hommes. Le groupe de jeunes sur place comprend très vite ce qui s’apprête à arriver : on panique, on prend ses jambes à son cou, on trace aussi vite qu’on peut.
Mais les tirs pleuvent : « une trentaine de balles sont tirées ce soir-là », souffle Me Ouddiz-Nakache. Et Djilali est touché. Quand la police le trouve, gisant aux pieds de sa petite amie paniquée, le jeune homme est mourant. Il succombe à ses blessures deux heures plus tard, à l’hôpital.
« Ça fait six ans qu’on attend la réponse »
Qui a tiré sur la bande présente ce soir-là sur le point de deal ? Qui, précisément, est l’auteur du coup mortel ? « Ça fait six ans qu’on attend la réponse, et ce n’est toujours pas clair », grince le grand frère de la victime.
On sait que trois hommes se trouvaient dans la Golf, la voiture des tireurs : Claudio S.M. (le conducteur), Imed M. et Mohamed M. (qui seront respectivement condamnés à 22, 20 et 18 ans de réclusion). « Mais on n’a toujours pas identifié lequel a tué Djilali, même au terme de 6 ans d’instruction et 15 jours de procès ! », s’insurge Me Ouddiz-Nakache.
Pas de pardon pour les meurtriers
À la fin du procès, vendredi 3 avril, plusieurs des responsables du meurtre ont tenu à présenter leurs excuses à « la famille ». « Je ne les accepte pas », énonce Djo, assis devant un verre d’eau à moitié vide. « Mon frère, il n’est plus là. C’est dur pour nous, pour toute la famille. »
L’incertitude, persistante, embrume un deuil rendu impossible. Pour Djo, mais aussi pour ses deux autres frères et sœurs et ses parents, qui vivent pour la plupart en Algérie : « Ma mère est malade, mon frère aussi. Toute ma famille a vécu un choc. Moi je ne dors plus, ou à peine trois heures par nuit… J’y pense, tout le temps. »
« Depuis six ans, j’ai peur »
Au-delà de la douleur et de l’incompréhension, il y a aussi la peur. « Ce n’est pas n’importe quelle affaire. Beaucoup risquent 30 ans de prison », lâche le trentenaire. Face à la dangerosité des mis en cause, Djo a peur d’être considéré comme la cause de leur condamnation et d’être pris pour cible, à son tour. « Celui qui a tué quelqu’un », qui a passé ce cap, « peut le refaire ».
« Depuis six ans, j’ai peur, souffle le grand frère de Djilali. Malgré tout, je reste à Toulouse. » Malgré tout, il a fait face aux dix hommes qui remplissaient le box des accusés à quelques mètres de lui, « pour qu’au moins un membre de la famille sache ce qui s’est passé ».
Le combat n’est pas terminé
Au terme du procès, dix des onze accusés (le dernier étant en fuite) ont finalement été condamnés à des peines allant de 12 à 27 ans de prison. De quoi « soulager » Djo et sa famille. « Au moins, ces gens dangereux, dont il avait peur, sont à l’abri pour un certain temps, souligne son avocate. Dans un sens, la justice a été rendue, même si ça ne fera jamais revenir son frère. »
Le combat n’est pas terminé pour autant : bon nombre des condamnés risquent de faire appel, ce qui leur permettra de continuer à clamer leur innocence, lorsqu’ils seront jugés pour les autres fusillades mortelles de l’été 2020 aux Izards.
*Le prénom a été changé pour conserver l’anonymat
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