« J’espère que mon récit aidera certains à sortir du silence »

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Auteur de précédents romans, Frédéric Pommier sort, ce mois d’avril 2026, « Derrière les arbres », un nouveau récit qui fait l’effet d’une déflagration dans le microcosme politique ornais. Le journaliste né à Alençon (Orne) en 1975 y révèle des faits de viols subis lorsqu’il était âgé de 4 à 7 ans dont un, en 1982, par le député-maire de la ville de ses parents, sans pour autant jamais citer son nom. Interview.
« Derrière les arbres », votre dernier livre, ce sont 330 pages de récit d’une vie sabordée par des violeurs d’enfant. Comment s’est-il écrit ? Sur plusieurs années ? Par bribes ? D’une traite ?
« J’ai commencé ce livre il y a environ quatre ans, et c’est ensuite par fragments que j’ai avancé. Des fragments de l’enfance, de l’adolescence ou de l’âge adulte. Certaines scènes se sont écrites dans un souffle. D’autres ont pris beaucoup plus de temps. Il m’est arrivé de passer deux semaines d’affilée sur un chapitre, puis de faire une pause les deux semaines suivantes, avant de me remettre sur ce même chapitre jusqu’à en être satisfait.
Au bout d’un moment, une année peut-être, j’ai fait le choix d’une narration chronologique et les différents fragments ont pris place dans des parties. À partir de là, l’écriture elle-même est devenue chronologique. « 

Ce livre s’inscrit-il comme l’épilogue (d’une vie) de souffrances et l’avènement d’une vie enfin autorisée à des douceurs ?

« Mon existence n’a, heureusement, pas été entièrement faite de souffrances. Il y a eu aussi de nombreux moments de joie. Je tenais d’ailleurs à ce que cela apparaisse dans le livre. Malgré ce que j’ai subi, et malgré le voile noir que ce que j’ai subi a jeté sur toutes les années qui ont suivi, j’ai réussi tant bien que mal à mener ma vie, avec des parents très aimants, une famille très aimante, des amis.

J’exerce le métier que j’ai toujours souhaité faire, j’ai eu une compagne admirable avec laquelle nous avons deux enfants merveilleux. De la douceur, il y en a donc eu avant ce livre, mais celui-ci représente sans doute une partie de ma réparation. Dire ce qu’il s’est passé, l’écrire, poser les mots, c’est se libérer d’un secret.

Ensuite, on se sent un petit peu plus léger. Aujourd’hui, je ne rêve que de légèreté. « 

C’est une autobiographie sur votre enfance violée et pourtant vous avez choisi le format du roman écrit à la 3e personne. Il vous fallait vous détacher de ces faits pour les écrire ou l’abomination des faits est-elle encore si difficile à intégrer par l’auteur que vous êtes, que la première personne était impossible ?

« Faire de moi un personnage est une forme de mise à distance littéraire et cette mise à distance m’a permis, je crois, de raconter les choses avec davantage de vérité et de force. Dans la première partie, je dis donc  » l’enfant « . Dans la deuxième, c’est  » le garçon « . Dans la troisième, c’est  » Frédéric  » et je ne dis réellement  » je  » qu’à partir de la quatrième partie, quand les souvenirs des viols deviennent enfin plus précis.

Mais il ne s’agit pas seulement d’une mise à distance. En disant « l’enfant », puis « le garçon », puis « Frédéric », je souhaitais rendre compte de la dissociation du corps que peuvent provoquer les violences sexuelles. Un enfant abusé est dépossédé de son corps et il éprouve ensuite les plus grandes difficultés à ne faire qu’un avec lui.

Dès lors, ces dénominations successives du personnage, c’est une manière d’illustrer, par la grammaire, le chemin qui a été le mien pour me retrouver. « 

Pourquoi avoir attendu toutes ces années pour déposer plainte ?

« C’est un acte difficile de porter plainte. On ne le fait que lorsqu’on est sûr de soi. Sûr de ce qu’on avance. Sûr d’être assez fort pour en assumer les conséquences. D’avoir un métier public n’a pas simplifié les choses. J’avais très peur des retombées quand l’affaire serait rendue publique. Peur pour mes parents. Peur pour mes enfants. Pendant des années, c’est sans doute notamment pour protéger mes proches que j’ai choisi de me taire.

Et puis il y a la honte. La honte d’avoir subi ça. Ça nécessite un temps infini de se débarrasser de la honte… En plus, on m’avait imposé de me taire. On m’avait dit ces mots : « Ce sera notre secret et si jamais tu parles, personne ne te croira… » De surcroît, et ce n’est pas un détail, c’est coûteux de porter plainte quand on se fait accompagner par un avocat.

Mais si j’ai finalement décidé de le faire, c’est d’abord parce que je ne réussissais plus à vivre avec cette histoire, et ensuite, comme je le raconte dans mon livre, parce que je pensais que les faits n’étaient pas prescrits. Avec la loi actuelle, ils ne seraient pas prescrits. Malheureusement, je ne peux pas bénéficier de la loi actuelle, les lois ne sont pas rétroactives.

Malgré tout, lorsque j’ai su que les faits étaient prescrits, j’ai quand même décidé d’aller jusqu’au bout de ma démarche. Je l’ai fait pour le petit garçon que j’étais, ce petit garçon auquel je devais rendre justice, et puis je l’ai fait pour les autres.

Pour que d’autres victimes, si jamais il y en a, puissent parler à leur tour et, surtout, pour éviter que cet homme s’en prenne à d’autres enfants. « 

Cet homme, celui contre lequel vous avez porté plainte, est le maire d’une ville de Normandie qui vient de rendre son écharpe. Mais vous ne citez jamais le nom… Parce que l’évocation de son nom, à l’oral ou à l’écrit, vous est insupportable ?

« Je ne donne pas son nom dans le livre, mais je l’ai donné à la police. C’est à la police de faire son travail. Lorsque j’ai porté plainte, une longue enquête a été faite sur moi. J’ai été auditionné par un agent de la brigade des mineurs à Paris pendant plus de neuf heures. Il a par la suite auditionné ma mère, mon père, ma sœur, mon ancienne compagne, mais aussi mon oncle et ma tante qui étaient présents le jour des faits.

J’ai par ailleurs été soumis à une expertise psychiatrique, tout cela a pris six mois et, comme l’a expliqué récemment le Procureur de la République de Caen, l’ensemble du dossier atteste du sérieux de mes déclarations.

Concernant le mis en cause, je ne sais rien des investigations menées. Je sais seulement qu’il n’a été entendu par la police que deux ans et demi après le dépôt de ma plainte. Deux ans et demi après ma plainte… J’espère qu’aucun nouveau crime n’a été commis dans l’intervalle. »

La sortie de ce livre après les élections municipales, c’était un souhait ?

« Je souhaitais, en effet, qu’il ne sorte pas avant, pour qu’il n’interfère pas dans le débat politique local. Ce livre n’a rien à voir avec la politique. C’est le récit littéraire de la déflagration que peuvent avoir les viols sur la vie d’un homme. »

Lors de la confrontation avec le maire, il a nié votre viol… C’est une souffrance qui s’ajoute à toutes les précédentes ?

« De l’entendre nier a été une nouvelle douleur, même si je savais, au fond de moi, qu’il n’avouerait pas. Plus de quarante ans après les faits, il s’est malgré tout souvenu de cette journée… Ce jour où je suis venu dans son village avec mon oncle et ma tante, qui étaient des amis….

Plus de quarante ans après les faits, il s’est souvenu d’un déjeuner, d’une balade en forêt… Plus de quarante ans après les faits, il s’est souvenu que j’étais un petit garçon « curieux et intelligent »… C’est assez sidérant de se rappeler autant de choses… Le seul moment qu’il dit avoir oublié, c’est le moment qu’on a passé tous les deux, quand il a proposé de m’emmener faire un tour. C’est pendant cette demi-heure qu’il m’a violé.

Cette demi-heure d’absence, mon oncle, lui, s’en souvient. Il l’a dit lors de son audition avec l’enquêteur. Il se souvient même qu’à notre retour, moi pourtant si bavard, je ne disais plus un mot. « 

Vous dites que ce livre ne se veut pas être une vengeance mais un hymne à la libération de la parole de victimes de viols. La parole peut-elle panser partiellement les maux ?

« La parole est le premier pas vers la réparation. Même bien entouré, on est toujours très seul quand on porte ce genre d’histoire. Parler, c’est être un peu moins seul. Mais ce n’est pas facile. Certains n’y arrivent jamais. Certains, même, n’ont pas survécu au silence. »

Les faits qui vous concernent sont prescrits mais votre témoignage n’est-il pas là une invitation à d’autres potentielles victimes du violeur visé par votre plainte à se constituer eux aussi partie civile ? Avant une éventuelle prescription des faits ?

« Mon récit va bien au-delà des hommes qui m’ont fait du mal et j’espère qu’il aidera certains à sortir du silence. En France, on estime que plus de cinq millions d’adultes ont subi des violences sexuelles dans leur enfance. C’est colossal. »

« Derrière les arbres » : le récit glaçant des viols que Frédéric Pommier a subi lorsqu’il était enfant. ©Flammarion

Vous écrivez « la prescription est la complice des violeurs d’enfant » : est-ce un message au législateur pour faire évoluer la loi ?

« En tant que victime, la prescription est pour moi insupportable. Au moment des viols, pour ne pas mourir de peur, mon cerveau a chaque fois déconnecté. Ensuite, pour pouvoir continuer à vivre, ma mémoire a oublié. C’est ce qu’on appelle l’amnésie traumatique.

À l’adolescence, j’ai commencé à dire qu’il m’était arrivé « quelque chose de grave dans mon enfance ». Depuis tout petit, j’étais hanté par les mêmes visions, les mêmes cauchemars. Mais les souvenirs ne sont revenus avec plus de précisions qu’à l’âge de 34 ans.

À l’époque, pour moi, mais je ne l’ai su que bien plus tard, les faits étaient déjà prescrits depuis plusieurs années. Il faut évidemment faire évoluer la loi. « 

Vous écrivez que le viol est un poison dans le corps dont les saignées ne parviennent pas à extraire… Ce livre se veut-il comme une saignée ?

« Le poison du viol, on me l’a planté dans les veines et il n’en partira jamais. Ceci, je l’ai admis et j’ai donc compris que je devais vivre avec. Vivre avec, ça veut dire faire en sorte que les souvenirs traumatiques ne m’envahissent plus sans arrêt.

Désormais, ces souvenirs ne sont plus seulement dans mon crâne mais aussi dans ce livre. Je crois qu’ils sont à la bonne place. « 

En l’écrivant, vous redoutiez l’impact médiatique de la sortie de ce livre ? Comment le vivez-vous ?

« Depuis la sortie, il y a moins d’une semaine [le 15 avril 2026, ndlr], j’ai reçu un nombre impressionnant de messages. Pas des dizaines, pas des centaines, mais plusieurs milliers de messages. Ce sont des messages de soutien, des messages d’encouragement, dont certains sont absolument bouleversants. Des gens me racontent leur histoire, me racontent ce qu’ils ont subi, me racontent leurs douleurs, leur impossibilité de se confier…

Beaucoup me remercient d’avoir pris la parole, cette parole qui est finalement aussi la leur, et ils me remercient d’avoir écrit ce livre, ils me disent qu’ils se sentent désormais moins seuls. Moi aussi, grâce à eux, je me sens désormais moins seul. »   

Vous dites que ces criminels ont saccagé quarante années de votre vie mais qu’ils saccagent aussi tous les membres d’une famille. Comment allez-vous aujourd’hui ? Et vos proches ?

« Le viol, c’est comme une bombe à fragmentation. Une bombe qui bousille à vie la personne abusée (en l’occurrence, me concernant, l’enfant abusé), et abîme dans le même temps tous ceux qui l’entourent.

Cette bombe, elle fait donc des victimes collatérales et c’est chacun qui doit composer avec ça, chacun qui doit tenter de se réparer comme il peut. Aujourd’hui, avec mes proches et ma famille, on fait bloc. Et moi, avec ce livre, je sais maintenant que j’ai gagné. »

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