Pierre-François Tubeuf, industriel capitaliste du XVIIIe siècle, pionnier des mines cévenoles

admin
Par
admin
11 min de lecture

Il rêvait d’une exploitation charbonnière de grande ampleur. Seul contre tous, il a fini par renoncer et à quitter la France pour l’Amérique après la Révolution. Pour finir par y être assassiné.

Pierre-François Tubeuf, businessman du XVIIIe siècle, est mort comme il a vécu : dangereusement. Pionnier de l’industrie charbonnière dans le bassin alésien, il a fini par émigrer aux États-Unis et devenir planteur, tout en gardant espoir de faire fortune en extrayant la houille du massif des Appalaches. Pas le temps : il a été assassiné.

J’eus le malheur d’être atteint d’une pierre lancée avec tant de force qu’elle me brisa trois dents et me fit une ouverture au-dessous de l’œil que j’ai perdu peu de temps après.

Flash-back : au début des années 1760, ce Normand d’origine tente l’aventure dans l’Aveyron, au cœur de ce qui deviendra le bassin houiller de Decazeville. Il se fait déjà des ennemis : « Des paysans à cheval, qui voulaient chasser cet étranger qu’ils appelaient “l’anglais” et qu’ils traitaient de “voleur”, le prirent en chasse pendant plus d’une heure !« , rapportent Annie et Richard Bousiges dans une passionnante biographie du personnage.

Pierre-François Tubeuf, aventurier et homme d’affaires. CC BY SA

De longues années plus tard, sur les hauteurs de La Grand-Combe, les hommes de main du marquis de Castries menacent Tubeuf de lui faire la peau et le rendent borgne. « J’eus le malheur d’être atteint d’une pierre lancée avec tant de force qu’elle me brisa trois dents et me fit une ouverture au-dessous de l’œil que j’ai perdu peu de temps après« , écrit Tubeuf dans sa correspondance.

Retors, voire corrupteur

Entre-temps, il avait prospecté du côté de Pont-Saint-Esprit et d’Avignon. C’est depuis le Rhône qu’il compte embarquer ce charbon-là et celui qu’il vient de repérer, en 1770, lui le chercheur d’or noir, au nord du Gard : le sous-sol alésien, regorgeant de houille, lui tend les bras. « On embarquerait ce mélange pour Marseille, Toulon et autres ports de mer, et on ferait concurrence au charbon anglais« , vend-il à l’intendant du Languedoc, Saint-Priest. Patatras. Avignon et le Comtat Venaissin sont rendus au pape par la royauté. Tubeuf perd la concession qu’il avait obtenue en 1770. 100 000 livres englouties : il s’est endetté, a liquidé la dot de sa femme. Heureusement, l’État l’indemnise. Il se relance à Alès, s’endette à nouveau.

Tubeuf avait structuré des galeries pour éviter les accidents. CC BY SA

Pierre-François Tubeuf croit en sa bonne étoile. Il y met les moyens et sait être « retors« , précisent Annie et Richard Bousiges. Voire corrupteur : il fait remplir une voiture de viandes et de vin pour saouler l’auditoire et les convaincre mais « aucun ne voulût ni manger ni boire, encore moins vendre ou arrenter leurs mines« . En 1780, il s’engage à verser 3 600 livres à la femme de chambre de Madame Victoire, la fille de Louis XV, pour qu’elle glisse un mot en sa faveur.

« Industriel capitaliste »

Minéralogiste de formation, « il avait le tempérament d’un capitaine d’industrie dynamique et déterminé », soulignent Annie et Richard Bousiges. « En recourant à une forme de société par actions, Tubeuf se présente comme un industriel capitaliste avant l’heure », tranchant avec le conservatisme des notables locaux, insistent les auteurs.
Qualifié par l’historien Marcel Bruyère de « premier grand mineur de notre pays« , il fut à l’origine de l’exploitation moderne du bassin des Cévennes qui deviendra l’un des plus grands centres miniers de France.

Piètre financier ? Trop en avance sur son temps ? Empêché par trop d’obstacles ?

Et pourtant, l’ambitieux s’est cassé les dents sur le rocher cévenol. « Piètre financier ? Trop en avance sur son temps ? Empêché par trop d’obstacles ? », questionne le couple Bousiges. Un peu de tout ça.
Mais surtout un contre tous, pourrait-on dire, tant l’intendance du Languedoc, l’Église, les barons locaux, les communes et les petits propriétaires se sont ligués pour le faire échouer. Sans compter les multiples volte-face de la monarchie… Par un arrêt de 1744, elle s’était accaparée le sous-sol du pays pour mieux encadrer l’exploitation minière balbutiante, éviter les accidents.

Trente ans plus tard, en 1774, un arrêt du Conseil attribue à Tubeuf cette autorisation sur une bonne partie du Gard, et pour une durée de trente ans. Il a découvert en Cévennes des mines artisanales « exploitées sans aucun ordre ou abandonnées« , écrit-il. Il promet de dédommager les propriétaires, crée des puits (dont le puits Tubeuf, profond de près de cent mètres), des galeries, installe des rails et des wagonnets. Pour éviter les éboulements trop fréquents, il prévoit l’évacuation des eaux.

Biens nationaux

Les paysans sont vent debout. Ils récupéraient jusqu’à présent le charbon affleurant à la surface sur les parcelles leur appartenant. Ou exploitaient des mines sommaires. Pour eux, ce Normand-là, sous ses grands airs, n’est qu’un « étranger » qui leur ôte le charbon de la bouche.

Les puissants lui en veulent aussi. Monsieur, frère du roi, défend ses droits sur le vicomté de Portes. Le marquis de Castries, qui a racheté la seigneurie locale au prince de Conti, ne veut pas être dépossédé du sous-sol. Devenu maréchal de France et ministre, il obtiendra du roi une part du gâteau en 1788… dont il ne profitera pas. Il fuit la Révolution, direction l’Allemagne.

Pierre-François Tubeuf, quant à lui, n’est pas plus à l’abri. Le 13 juillet 1789, il écrit à un correspondant : « Paris est en cet instant dans une situation bien fâcheuse ; toute la populace est sous les armes et se livre à des excès bien effrayants ». Privé de ses concessions devenues biens nationaux, il part en 1791 pour l’Amérique, à 60 ans. Infatigable.

La ville de Richmond, au XVIIIe siècle, que Tubeuf découvre. CC BY SA

Concernant sa fin de vie américaine, Commençons par la fin… Sa mort violente en mai 1795, quatre ans après son installation en Virginie. Tué par des « peaux-rouges », « une horde d’Indiens sauvages« , ont longtemps rapporté les historiens. C’est le récit, d’ailleurs, de son fils et de sa nièce, grièvement blessés. Un domestique s’était noyé en traversant la rivière Clinch pour appeler à l’aide.

À leur retour en France, c’est cette version-là qu’ils donnent, précisant que Tubeuf « recherchait des minéraux dans les montagnes ». Le couple Bousiges relaie une autre thèse, soutenue par des chercheurs américains : deux hommes, probablement d’origine multi-ethnique, ayant « vraisemblablement l’apparence d’Indiens« , s’en seraient pris au planteur, chez lui, pour mieux le dépouiller.

Une chose est sûre : son exploitation se trouvait à la limite entre territoires colon et indien. « Cette frontière se situait sur le versant sud-ouest des Appalaches, écrit le couple Bousiges. C’était le terrain de chasse et de pêche des Shawnees et des Cherokees.« 

L’homme à abattre

Il était l’homme à abattre en Cévennes. Il serait finalement abattu en Virginie, dans un contexte tout aussi hostile. Les Français étaient regardés d’un mauvais œil. Tubeuf ne parlait pas anglais.

Il voulait installer une colonie dans le comté de Russell, en Virginie, au bord de la rivière Clinch. Il convainc une dizaine de familles de le suivre. Lui ne part qu’avec son fils aîné. Sa femme et son fils cadet (qui le rejoint ensuite) restent en France, le temps de préparer le terrain. Tubeuf, là encore, voit grand. Il y a de quoi faire : on peut planter tabac, maïs, blé, coton, canne à sucre… Et aller sonder le sous-sol des Appalaches pour y extraire du charbon !

La Virginie et les Appalaches… Comme un air de Cévennes. CC BY SA

Quels chantiers y a-t-il menés ? On n’en saura probablement jamais rien. Aucune trace écrite n’a survécu. A-t-il, par exemple, eu recours à des esclaves noirs, main-d’œuvre prisée dans la Virginie de l’époque ? On en sait beaucoup plus par contre sur sa traversée de l’Atlantique : le journal de bord de Tubeuf est très riche. On y découvre la vie sur un voilier à la fin du XVIIIe siècle : le mal de mer, le gros temps, les vents violents, les bagarres à bord, les pêches, le flirt de sa nièce avec le capitaine… Et enfin la terre promise le 15 août 1791. « Tout y est très beau […] et tout respire un air d’aisance qui fait le plus grand plaisir à voir. Pas un pauvre. »

Tout reste à faire. Mais on l’a vu, Pierre-François Tubeuf n’a pas eu le temps d’aller jusqu’au bout de son rêve.

“Pierre-François Tubeuf (1730-1795), la vie mouvementée d’un grand entrepreneur du XVIIIe siècle », éditions La Fenestrelle, 2021.

Au XIXe siècle, après son décès

La femme de Pierre-François Tubeuf engagea des procédures judiciaires pour préserver ce qu’elle pouvait de l’investissement cévenol. Elle et ses fils, "actifs hommes d’affaires, vont difficilement poursuivre l’activité industrielle en Cévennes après son décès", souligne le couple Bousiges. Le petit-fils, Pierre-Emmanuel Tubeuf (1808-1891), sera maire d’Alès. Il a fallu attendre le milieu du XIXe siècle pour que l’exploitation minière cévenole prenne son envol, avec l’arrivée du chemin de fer… Avant de finir par péricliter, au XXe siècle.

Source link

Partager cet article
Aucun commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

parcontre.fr