"En sanctionnant les clients, c’est nous qu’on punit" : Ana, 27 ans et travailleuse du sexe, veut que son "métier" soit pleinement légalisé

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Ce lundi 13 avril, la loi de 2016 sur la prostitution fête ses 10 ans. Le texte veut faire pencher la balance et améliorer la situation des travailleurs et travailleuses du sexe en supprimant le délit de racolage fixé depuis 2003, et en pénalisant, à l’inverse, les clients. Pour Ana, TDS dans l’Hérault, le résultat est loin d’être brillant.

Le 13 avril 2016, l’Assemblée nationale adoptait la loi n°2016-444 visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées. Derrière ce nom à rallonge, un objectif : ne plus pénaliser les travailleuses et travailleurs du sexe (TDS).

Fini, le délit de racolage passif. Ce sont maintenant les clients qui, en achetant des actes sexuels, se rendent coupables d’une infraction. Laquelle est passible d’une amende, voire de prison.

Ce changement de paradigme devait améliorer la situation des TDS. Il semble pourtant leur causer plus de préjudice, témoigne Ana, 27 ans. Elle s’est consacrée à 100 % au travail du sexe entre 2023 et 2025. Elle a « grave diminué » depuis, mais a accepté de raconter son histoire à l’occasion du dixième anniversaire de la loi.

L’endettement comme bascule

Plusieurs études, dont celle de Maria Mourani, publiée en 2019, montrent que les prostituées intègrent notamment le milieu pour des raisons financières, entre autres pour rembourser des dettes. C’est ainsi que commence l’histoire d’Ana.

« Je venais de déménager, j’avais de grosses dettes, j’allais être fichée Banque de France. Il me fallait beaucoup d’argent rapidement. Je me suis dit, soit je vends mon cul, soit de la drogue », rembobine-t-elle « grossièrement ». « Du coup, c’est ce que j’ai trouvé de légal ».

Ana rencontre ses clients via des applications. « C’est plus ‘safe’ que dans la rue, et je peux me permettre de choisir », souligne-t-elle. Elle les reçoit dans son appartement obtenu avec de faux papiers. « Je ne l’aurais jamais eu sinon, même si je gagnais 3 000 balles par mois. Mais le propriétaire aurait eu une amende, car considéré comme un proxénète ». Pour la banque aussi, elle a dû bidouiller en créant une société écran.

Des clients méfiants

Ana gagne rapidement bien sa vie. Elle n’a pas connu l’avant/après 2016 et ne peut pas témoigner d’une perte de clients. En revanche, elle confirme que certains sont frileux. « Il y en a qui s’en foutent, mais d’autres me demandent : ‘Est-ce qu’on peut se garer facilement ? Est-ce que ça ne craint pas trop ?’ Ils font vachement gaffe ».

Cela a aussi des conséquences au moment de payer. « Ils tentent toujours de négocier. En mode : ‘Attends, je peux pas faire de virement sur mon compte, sinon ça va se savoir’. Alors ils retirent, en plusieurs fois ».

Les violences ? Elle en a subi. « Je ne sais pas si c’est dû à la loi ou juste au cadre. Certains se disent : ‘Je la paye, je fais ce que je veux’. Ils nous déshumanisent, te disent de te taire et de faire ce qu’ils disent ».

L’enjeu du consentement

Elle nuance en évoquant des clients « hyper cools ». « Ils n’ont pas le temps, veulent juste passer un bon moment, boire un verre, et font même gaffe au consentement ». Ana apprécie ce côté « date » (rencard). « Sinon, je n’aurais jamais tenu aussi longtemps ».

Le consentement est une question centrale dans le milieu. Ana sait aujourd’hui poser ses limites et dire ce qu’elle accepte ou non. « Au début, j’avais intériorisé que c’était mon métier, que je devais dire oui à tout ». Les mauvaises expériences remontent surtout à cette période et ne concernent « que » (sic) 20 % de sa clientèle.

Elle a aussi appris à gérer ceux qui prennent leurs aises. « Je ne mets pas d’alarme, je ne trouve pas ça naturel. Je leur dis : ‘On a bientôt fini’. Parfois, ils essayent de gratter, je leur dis de ne pas abuser. Je te fais cadeau de 20-30 minutes, c’est 150 euros quoi ».

Les collectifs face à une police défaillante

Ana peut compter sur des collectifs, notamment Rosela. Cette « communauté » lui a permis de réajuster ses tarifs. « Parce que c’est pas Black Friday, plaisante-t-elle. Après, on peut s’arranger s’il y a un bon feeling, que le gars est respectueux, que je l’ai déjà vu ».

Ces collectifs permettent aussi d’échanger. « On a toutes des galères ». Des préservatifs et des dépistages y sont proposés.

Elle compte bien moins sur la police. « Plusieurs fois, j’aurais pu aller les voir. Mais tu n’oses pas dire ton taf, car ils vont te dire que tu l’as cherché ». C’est en discutant avec une amie qu’elle a compris avoir été violée. « Quand tu te fais agresser, tu peux porter plainte. Mais quand tu vois que même pour les agressions sexuelles hors TDS, tu n’es pas pris en charge… J’avais peur que ça se sache, de me retrouver à la rue le lendemain ».

Faute de mieux, Ana a signalé son agresseur sur une plateforme : « Comme ça, quand on tape son numéro, on peut voir s’il y a déjà eu d’autres trucs avec des meufs. Il était déjà classé dangereux ».

Favorable à la légalisation totale

Pour Ana, la loi de 2016 est « débile ». Elle plaide pour une légalisation totale. « Que les TDS soient reconnus comme faisant un métier, pas un sous-métier ».

Elle en est convaincue : il y aurait moins de problèmes si la prostitution était légalisée. « On pourrait se dire qu’on est tous en sécurité, qu’on ne va pas prendre une amende ou être accusé de proxénétisme. La prostitution existe depuis des siècles, il y en aura toujours. Il faut accepter qu’on est là et faire en sorte qu’on soit intégrés ». Selon elle, en punissant les clients, « c’est les TDS qu’on punit ».

Une pénalisation « préjudiciable »… mais vraiment efficace ?

En 2018, une étude de Médecins du monde menée sur plus de 600 personnes menait déjà au constat d’Ana. "La majorité des interrogés considéraient que la pénalisation des clients s’avérait plus préjudiciable que l’ancienne mesure du racolage", lit-on en résumé.

Moindre maîtrise des conditions de travail, clients qui négocient davantage, perte de pouvoir du ou de la TDS dans la relation, notamment pour les TDS les plus précaires, baisse du nombre de clients, hausse des violences multiformes. Les reproches sont nombreux.

Alors à l’approche de ce dixième anniversaire, l’AFP a fait le point sur les dernières données. Selon les chiffres officiels, seules 1 442 contraventions contre des clients ont été recensées en 2025.

"La législation produit des résultats concrets et encourageants mais n’a malheureusement pas les ressources nécessaires pour être pleinement efficace", estime Héma Sibi, directrice de la coalition pour l’abolition de la prostitution.

Elle se satisfait néanmoins : "10 000 clients ont été arrêtés, 2 000 personnes sont sorties de la prostitution, 65 réseaux ont été démantelés (en 2024) et plus de 1 000 proxénètes condamnés".

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