"Mozart comme génie, un projet conjoint du père et du fils" : Eric-Emmanuel Schmitt interroge la filiation et la paternité dans son nouveau roman

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À travers la relation de Wolfgang Amadeus Mozart et son père Léopold, le romancier et dramaturge Eric-Emmanuel Schmitt signe un livre brillant et mélodieux qui interroge la question de l’amour filial et paternel.

On sait votre attachement pour Mozart auquel vous avez déjà consacré un livre et un spectacle musical. Là, c’est la relation entre lui et son père, Léopold Mozart, que vous explorez. Pourquoi ?

Je rêvais d’écrire sur la relation père-fils depuis longtemps, mais comme je ne suis pas un grand partisan de l’autofiction qui, à mon sens, n’offre pas la distance nécessaire pour atteindre l’universel, il m’est venu que le couple Mozart fils et père me permettait de raconter beaucoup de choses importantes sur cette relation tellement difficile. Mais le déclencheur de ce livre est vraiment lié à ma propre paternité. Pendant longtemps je n’ai été qu’un fils, mais depuis deux ans, je suis aussi un père, alors je vois tous les angles morts, toutes les complexités de cette relation. Avec ce livre, je n’ai absolument pas cherché à faire une biographie des Mozart père et fils, mais plutôt à travailler sur ce que signifie la filiation et la transmission, et surtout montrer que Mozart comme génie, a d’abord été un projet conjoint du père et du fils.

Sans Léopold, il n’y aurait pas eu de Wolfgang Amadeus Mozart ?

C’est certain. Sans le père qu’il a eu, Mozart n’aurait jamais été Mozart. Parce que c’est Léopold qui l’a révélé à lui-même. Il lui a offert mille choses, l’histoire, la géographie, les mathématiques, mais aussi la musique dont le jeune Wolfgang s’est emparée avec le génie que l’on sait, en en demandant toujours plus. Et lorsqu’il s’est rendu compte, quand Mozart avait 10 ans, que lui, Léopold, ne pouvait plus rien lui apprendre en musique, il a fait en sorte, en l’emmenant en tournée en Europe, qu’il rencontre les plus grands maîtres. Et cela nous renvoie à notre propre responsabilité de parent. Il faut qu’on propose le monde dans sa pluralité et sa diversité à nos enfants pour qu’un jour, ils fassent la rencontre qui leur permettra de trouver leur voie.

Vous montrez un Léopold Mozart très éloigné de l’image du maitre autoritaire et abusif souvent véhiculée…

Le problème, c’est que l’image de Léopold Mozart a été construite en même temps que l’image de Mozart, c’est-à-dire cinq ou six ans, après la mort du compositeur, en pleine période romantique. Et comme les romantiques ont voulu charger le père pour montrer que le fils était une exception douloureuse, il fallait que Léopold soit un homme de l’ancien temps, un valet, un imprésario exigeant. Au XXe siècle s’est ajoutée la dimension du père castrateur. Alors que, bien évidemment, c’est bien plus complexe. Léopold était un père merveilleux, aimant, exigeant certes, mais exigeant ne veut pas dire sévère et castrateur. Léopold visait l’excellence, « Un Mozart ne doit jamais être médiocre » répétait-il à ses deux enfants. Il faut préciser qu’il a appris les mêmes choses à Wolfang Amadeus qu’à sa fille Nannerl – ce qui est rare à l’époque. En cela, c’était un homme des Lumières. Il a proposé la musique à ses deux enfants, Nannerl est devenue une virtuose et Wolfgang un génie de la composition.

« Un prodige ou un monstre ? »

Vous écrivez que Léopold comprend très vite que le nom Mozart désignera, un jour, son fils, et pas lui. Et chez lui, aucune trace d’amertume, de jalousie ?

C’est un homme d’une rigueur lucide qui se rend compte, alors que Mozart a 5 ans, que son fils atteint des contrées musicales que lui, pourtant musicien aussi, n’a jamais atteintes et n’atteindra jamais. Et cette prise de conscience est constitutive de l’admiration qu’il a pour son fils. Une admiration qui ne cessera jamais, qui deviendra une admiration douloureuse quand son fils l’éloignera, mais il continuera à l’aimer. Mozart ne sera plus là physiquement, mais il restera présent par ses œuvres. Ce qui, on s’en doute, est à la fois très fort et très douloureux pour Léopold. Il a pris le risque de donner à Mozart les moyens de se rendre compte du niveau de son père, de son éventuelle médiocrité de compositeur. Et bien sûr, Mozart va s’en saisir. Mais ce qui est très beau, c’est que malgré la manière cruelle dont Mozart va « tuer » son père et le repousser, reste cette relation fusionnelle des débuts. Cette phrase qui est devenue le titre du livre, Juste après Dieu, il y a papa, je l’ai trouvée dans une lettre de Mozart enfant. Elle m’a bouleversé.

Léopold aurait dit un jour « Ai-je enfanté un prodige ou un monstre ? »…

En terme de génie, il est évident que son fils lui apparaît parfois comme un monstre. Parce que, comme il le dit, chez Mozart, il ne s’agit pas d’un génie relatif, c’est-à-dire d’un génie précoce qui se réduit à une anomalie chronologique. Mais bien d’un génie absolu dans le domaine musical, car comment comprendre que quelqu’un puisse s’emparer des mêmes notes que les autres – il n’y en a que sept – pour en faire des chefs-d’œuvre ? C’est le mystère absolu. Mais si Mozart est un génie musical, sur le plan des relations sociales, il n’est vraiment pas très doué, et là aussi Léopold se demande s’il n’a pas enfanté un monstre. Mozart n’a aucun entregent et se pense l’égal de tout le monde. Il ne comprend pas que la société est hiérarchique, qu’il faut parfois s’incliner devant les puissants et assurer sa position financière, alors il prend des risques pour être libre.

C’est cette opposition sécurité/liberté qui va séparer les deux hommes ?

Oui, l’idéal de liberté de Mozart se heurte à l’idéal de sécurité de Léopold. Mais quel père ne veut pas la sécurité pour son enfant ? Léopold pense qu’il n’a pas fini son travail avec son fils, il n’a pas réussi en faire un homme accompli. Le problème, c’est qu’il a transmis à Mozart des valeurs qui viendront avec les Lumières, comme les idéaux de liberté, mais qui n’existent pas encore. Et lui-même est incapable de les vivre, contrairement à son fils qui y a aspire farouchement. Alors, il essaie d’intervenir, et c’est sa volonté de parachever son travail de père qui le rend insupportable à son fils qui va l’envoyer bouler. Ces deux-là s’aiment, mais de plus en plus maladroitement. Je ne présente ni un père abusif, ni un père trop coulant, ni un enfant ingrat ou uniquement reconnaissant, mais deux êtres avec une véritable densité et surtout je ne suis jamais dans le jugement parce qu’en chacun de nous le pire coexiste toujours avec le meilleur.

Mozart va « tuer » le père de façon cruelle… A-t-il fini par avoir du dédain ou du mépris pour lui ?

Mozart est passé de la dévotion à la rébellion pour achever de s’émanciper. À la mort de son père, il se protège d’une armure de mépris pour ne pas trop souffrir. Je lance une explication dans mon livre sur la fameuse Plaisanterie musicale que Mozart a écrit, le jour de la mort de son père, le 28 mai 1787. Les musicologues n’ont jamais compris ce morceau qui est un ramassis de toutes les maladresses possibles d’un compositeur. Pourquoi ce pur génie des liés faciles et élégants écrit-il cette œuvre pataude, lourdaude qui ressemble en pire à ce que faisait son père ? Léopold n’était pas un génie de la musique, il ne savait que ce qui s’apprenait. Je pense qu’au moment de sa disparition, Mozart s’est réfugié dans le sarcasme et le mépris pour éviter de sombrer. D’ailleurs, quand il composera, en 1791, un requiem en l’honneur de son père, il proclamera : « Il a su être un père, c’est moi qui n’ai pas su être un fils ».

Cette relation faite d’une admiration absolue qui laisse place à un éloignement, à une émancipation, puis parfois à la rupture, ne dit-elle pas toute l’ambivalence des rôles de père et fils ?

Absolument. Il faut un jour que le fils « tue » le père, symboliquement. Mais jamais un père ne veut tuer son fils. Le rôle père-fils est profondément dissymétrique. Etre père, c’est une vocation. Etre un fils, c’est un fait. C’est toute la cruauté de ce lien dont le but est uniquement la coupure. C’est quand même une relation incroyable : Je t’élève pour qu’un jour tu partes, je te donne tout pour qu’un jour tu sois totalement autonome de moi. Et c’est dur à accepter qu’on soit un père ou une mère. Mais ce qui est merveilleux, c’est qu’après la coupure et la prise d’autonomie, il peut y avoir des retrouvailles sur un autre mode parce que comme disait Aristote « Si tu ne m’aimes plus, c’est que tu ne m’as jamais aimé ».

Qu’est-ce qui vous touche particulièrement dans ce lien Mozart père et fils ?

Je crois que cela reflète, à une mesure moindre, mon propre chemin. Mon père était un bon père, et j’ai mis du temps à me rendre compte que je n’avais pas été un bon fils. J’ai longtemps pensé que nos problèmes de communication étaient entièrement de sa faute alors que ça venait forcément des deux côtés. Mon père a fait valeureusement son devoir de père, et moi j’en ai profité sans lui en savoir gré. Quand la vie le permet, on peut apprendre à devenir un bon fils parce que l’amour a beau connaître des avatars, il peut toujours se réinventer et trouver une autre forme. Mais la vie de Mozart a été si courte qu’il n’en a pas eu le temps.

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