Invité par l’ATP de Nîmes, le comédien Bruno Paternot fait redécouvrir sur scène la poétesse paysanne occitane Marcelle Delpastre, mardi 24 mars.
Qui est Marcelle Delpastre, figure oubliée à l’honneur dans votre spectacle « Chauffe Marcelle » ?
Ou peut-être jamais vraiment assez connue. Marcelle Delpastre était une paysanne, qui a vécu dans le Limousin, qui a traversé le XXe siècle. Elle est née en 1925 et décédée en 1998. Elle savait qu’elle était la dernière de 1 000 ans d’histoire de la paysannerie. Dans un livre, Annie Ernaux dit que sa grand-mère, c’était le Moyen-Âge. Effectivement, c’est la dernière génération qui a vécu de la même façon, avec les mêmes traditions.
Marcelle Delpastre a senti que le monde allait basculer dans autre chose avec les Trente Glorieuses. Elle a écrit dix-sept tomes de poésie, des recueils de contes, de chansons, des traités d’anthropologie pour transmettre ce monde-là. Ce qui est le plus incroyable, c’est sa poésie.
À quoi ressemble-t-elle ?
À pas grand-chose d’autre ! On connaît aussi Añjela Duval, une poète paysanne bretonne. Elle écrit des choses qui jaillissent. On sent que ça monte, puis qu’il y a un moment où il faut que ça sorte. Et cela donne de longs poèmes de 15 ou 20 pages, qui parlent du rapport à la terre, du corps, des passions, de la brutalité des saisons, de la vie qui avance sans cesse. On est un petit morceau à un moment et notre peur de mourir doit absolument se calmer par le fait que la Terre, elle, va continuer après nous, malgré nous et finalement, ce n’est pas plus mal.
Comment avez-vous découvert son œuvre ?
Grâce au Cirdoc, le Centre international de recherche et documentation occitanes. Un jour, son directeur m’a conseillé de la lire. J’étais passé complètement à côté dans mes études de lettres. C’est une femme, je pense n’avoir étudié que des hommes à l’université. C’est une paysanne, je pense n’avoir étudié que des bourgeois à l’université. Elle avait une double injonction au silence.
« Ce qui nous attrape, c’est la musicalité, la puissance, le souffle »
Vous dites le texte en occitan ?
J’ai choisi un long poème Nathanaël sous le figuier qui est écrit d’une langue l’autre, ça sort comme ça vient. Comme dans n’importe quelle chanson, ce qui nous attrape, c’est la musicalité, la puissance, le souffle, quelle que soit la langue. On a régulièrement du français qui revient, ce qui permet à chacun de pouvoir s’accrocher.
Quelle est la saveur de cette langue ?
Il y a quelque chose de très particulier, c’est la longueur. L’un de ses recueils les plus connus s’appelle Les Psaumes païens. C’est de l’ordre la liturgie. C’est très étonnant, extrêmement savant, nourri des troubadours, de la Bible, de la littérature, avec une langue riche, recherchée et en même temps, c’est extrêmement accessible parce que c’est charnel, puissant. Cela reste fascinant y compris quand on ne comprend pas.
Comment avez-vous découvert l’occitan ?
Au lycée. Mes deux parents sont des déracinés. Les tomates hors sol, ce n’est pas très bon. J’ai eu besoin de me planter quelque part. C’était important pour moi de me créer ces racines.
C’est une forme de biodiversité extrêmement importante. C’est la langue des colonisés, même si c’était il y a 1 000 ans ! Le Limousin, ce n’est pas tout à fait les mêmes plantes, la même architecture, donc c’est normal que ce ne soit pas tout à fait la même langue, que le nom des pierres ne soit pas tout à fait identique.
Que raconte-t-elle du monde paysan dans ce texte ?
Il y a tout un travail sur les gestes, le corps, des choses brutes, les danses. Le poème est émaillé de tout ce qu’elle pouvait voir. Au milieu, elle parle d’une jonquille qui est en train de pousser, d’un fait divers qu’elle entend à la radio pendant qu’elle s’occupe de ses petits-pois…
C’est aussi une réponse aux Nourritures terrestres d’André Gide. Elle repart du mythe de Nathanaël, ce personnage biblique qui dort sous le figuier. Elle l’interroge : pourquoi tu dors ? Comment tu peux dormir aujourd’hui ? Comment est-ce possible de ne pas agir ? Peut-être que c’est lui qui a raison de s’endormir. C’est un texte sur les paysans qui n’arrêtent pas de travailler.
Quel regard porte-t-elle sur cette disparition de son monde ?
Elle a existé, donc je voulais qu’on la voie. On montre son portrait. On entend aussi sa voix car elle a participé à l’émission Bas les masques de Mireille Dumas, qui lui demande si elle est heureuse. Elle dit non, mais qu’elle n’est pas malheureuse, elle est là, elle est au monde et ne pose pas ce genre de questions. Elle a choisi son métier, puisqu’elle a fait une année d’arts déco à Limoges avant de revenir dans son village reprendre la ferme familiale.
C’est fascinant car sa poésie est enflammée. Elle a beaucoup été seule et elle hurle au monde sa poésie, la joie, le bonheur, le désir. C’est vraiment étonnant.






