Cancer et pesticides : "On a un manque de courage politique hallucinant", accuse Fleur Breteau, fondatrice de "Cancer colère"

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"Cancer colère", nom d’un collectif de malades qui fait le lien entre le cancer et l’usage de pesticides, est aussi le titre du livre de Fleur Breteau. Fondatrice et porte-parole du mouvement, elle y raconte son histoire avec la maladie, et ses combats, pendant et après le vote de la loi Duplomb.

Fleur Breteau est le 1er avril à Montpellier, invitée par la librairie Sauramps pour une rencontre grand public. Elle intervient aussi au congrès « Pesticides et cancers », les 2 et 3 avril, à l’Institut de botanique.

On fait le lien entre cancer et tout un tas de facteurs de risques, mais pas suffisamment avec des causes environnementales selon vous, et c’est le propos de votre livre « Cancer colère ». Il porte le nom d’un collectif de malades qui a émergé lors des discussions et du vote de la loi Duplomb. Pourquoi dites-vous que le cancer est une question politique ?

En tant que malade, on a l’impression d’être responsable de son cancer : on a été trop stressé, on a bu de l’alcool, on a fumé, on n’a pas fait assez de sport…

En revanche, les causes environnementales, contre lesquelles on est impuissant, avec des chiffres que l’on connaît depuis des années, plus de 40 000 morts par an liés à la pollution de l’air pour n’en citer qu’un, on n’en parle pas. Alors que c’est une des causes majeures sur lesquelles on peut agir en France et sur lesquelles personne n’agit.

Dans mon parcours à l’institut Gustave-Roussy, un campus de dimension européenne, j’ai été surprise de croiser beaucoup de jeunes malades. Et on a tous fait le constat d’un décalage entre la réalité de ce qu’on observait, et ce qu’on dit du cancer. Jusqu’à ce que les nouveaux chiffres de Santé publique France, tombent en mars 2025, et que des scientifiques parlent d’épidémie. Le nombre de malades a doublé depuis 1990 et parmi eux, 80 % ont moins de 50 ans. L’Organisation mondiale de la santé donne des projections à + 77 % en 2050. C’est hallucinant qu’en sachant ça, il ne se passe rien, et je dirai même que les choses empirent. Il y a des partis politiques alignés sur ces sujets-là.

Les études sont très nombreuses sur le sujet, vous donnez beaucoup de références. À commencer par le livre de Rachel Carson, « Printemps silencieux » en 1962…

Il y a un an, j’étais loin de penser à écrire un livre. Mais mon intuition, et le sentiment que ce sont des choix politiques qui amènent à la situation actuelle, n’ont cessé de se renforcer au fur et à mesure de mes rencontres et de mes lectures, d’alertes sur le sujet.

Chaque année, il y a de plus en plus de causes environnementales du cancer. Bientôt, il y aura plus de risque de tomber malade par cause environnementale que par cause individuelle. C’est très important d’agir dessus aujourd’hui parce que c’est là où on a du pouvoir. Mais on ne fait rien. La seule façon de faire, c’est de transformer le modèle agricole, de stopper les industriels de l’agriculture, de réglementer sévèrement les industriels de la chimie et de leur demander de respecter la loi, ce qu’ils ne font pas. Il y a des partis politiques qui préfèrent la défense d’intérêts économiques privés, plutôt que la santé publique.

La directive « omnibus », votée par le Parlement européen et adoptée en février 2026, va permettre des autorisations à durée illimitée pour les pesticides, en tout cas 90 % d’entre eux. On est dans un système économique. On peut faire le parallèle avec les industries du tabac, des hydrocarbures…

Quand on apprend que des multinationales qui fabriquent des pesticides proposent aussi des traitements contre le cancer…

Vous rappelez en effet que « certaines des grandes firmes d’agrochimie produisent à la fois des pesticides et les produits de base des chimiothérapies ».

C’est vrai que ça donne un peu le vertige. On peut le comprendre d’un point de vue technique, c’est de la chimie. Mais on ne peut pas être à la fois dans les pesticides et les produits contre le cancer, ça s’appelle un conflit d’intérêts.

Ce que l’on sait sur les liens les pesticides et le cancer. Midi Libre – SOPHIE WAUQUIER

« J’étais dans mon fauteuil de chimiothérapie quand les sénateurs se réjouissaient d’avoir voté la loi Duplomb »

C’est important de raconter aussi le quotidien du cancer, en l’occurrence votre double cancer du sein, dans ses effets directs : ce qu’il fait au corps, aux relations sociales, à la vie professionnelle…

Moi, je n’avais pas de douleur avec ce cancer du sein. Ce sont les traitements qui m’ont fait me sentir malade, avec un corps diminué qui m’a fait me sentir vulnérable. Un mois après la première séance de chimiothérapie, j’ai des effets secondaires très forts. Tout va très vite, et on a une perte de repères, des émotions, des sensations émergent, on se sent seul… Ma colère est aussi passée par mon corps, et il a fallu que j’en fasse quelque chose.

J’étais dans mon fauteuil de chimiothérapie quand les sénateurs se réjouissaient d’avoir voté pour la loi Duplomb, qui autorisait l’acétamipride. À ce point, piétiner la santé publique et les alertes des scientifiques me semblait impossible !

La loi Duplomb a été un catalyseur de la prise de conscience pour dire que le cancer a des causes politiques ?

Dans un message aux députés et au gouvernement, l’Ordre des médecins a dit que le doute n’était plus raisonnable et qu’il fallait entendre les alertes des scientifiques, que la santé devait être au-dessus des intérêts des industriels… c’est marqué dans leur communiqué du 30 juillet 2025. La loi Duplomb 2, pour réintroduire deux néonicotinoïdes, dont acétamipride qui a été censurée par le Conseil constitutionnel, doit être étudiée en juillet prochain. Laurent Duplomb piétine la santé publique et une pétition de plus de 2 millions de citoyennes et de citoyens, les recommandations de la Ligue contre le cancer, les mises en garde de l’Ordre…

On a un manque de courage politique hallucinant sur deux phénomènes qui avancent en même temps : il y a un même mouvement de destruction de l’agriculture biologique, indépendante, et de la santé publique.

Depuis le mois de juin, on reçoit des milliers de témoignages d’agriculteurs et d’agricultrices. Leur colère est très proche de celle des malades : ma femme est morte d’un cancer lié aux pesticides, je suis surendetté, ma banque ne veut pas financer ma transition écologique, j’ai des idées suicidaires… C’est une détresse qui prend des proportions de tragédie. Ils sont de plus en plus nombreux. Et on est de plus en plus nombreux à manifester notre colère.

Vous intervenez au congrès sur « Pesticides et cancer », organisé à Montpellier les 2 et 3 avril, quel est votre message ?

Il est hors de question de laisser croire que le cancer fait désormais partie de la vie. Qu’on a un cancer comme on fête ses 18 ans, comme on se marie… on ne veut pas de cet avenir. Et il n’y a pas que le cancer, on peut aussi parler des maladies neurodégénératives, du diabète, de l’endométriose, des problèmes de fertilité.

Ce congrès scientifique offre une parole citoyenne, qui est différente de celle des chercheurs. Et c’est passionnant.

Fleur Breteau sera le 1er avril à la librairie Sauramps de Montpellier, à 18 h, pour une rencontre-débat autour de son livre, « Cancer colère » (ed. Seuil, 19,50 euros). Centre commercial Le Triangle, 26 allées Jules-Milhau. Entrée libre.

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