Mis au point il y a dix ans avec le soutien de la Région, le système Andromède de la société Aquadoc, permet de piloter l’irrigation de façon connectée. S’il se développe dans nos vignes, la France reste en retard sur l’usage de ces technologies par rapport à l’Espagne ou l’Italie.
Comment partager la ressource en eau intelligemment ? Cette question est devenue vitale pour les exploitants agricoles d’Occitanie. Sur fond de changement climatique galopant, de phénomènes de sécheresse accentués et de répartition de plus en plus inégale de la ressource en eau, des systèmes intelligents se développent pour favoriser une irrigation économe.
L’entreprise Aquadoc, basée à Saint-Thibéry et spécialiste en irrigation agricole, a ainsi fait le point avec tous les acteurs du secteur sur les 10 ans de sa solution de gestion Andromède, déployée sur les réseaux collectifs. Elle permet de passer d’une logique de distribution à une logique de pilotage grâce à l’installation de capteurs, de cabines de comptage, de compteurs-vannes connectés, d’un réseau radio et d’une application.
« Les exploitants avaient l’habitude d’avoir leur eau en ouvrant une simple vanne »
Andromède équipe aujourd’hui 14 000 hectares en Occitanie, 1018 cabines connectées sur les réseaux d’irrigation, 14 réseaux collectifs représentants 1650 utilisateurs, essentiellement en viticulture (20 % du vignoble irrigué français), un peu en arboriculture et maraîchage et de façon plus rare sur les grandes cultures.
« J’utilise Andromède pour mes vignes. C’est pratique, fiable et ça me permet d’optimiser mon temps et mon énergie. C’est en cohérence avec ce qui est mis en place au sein de la coopérative, certifiée HVE », se félicite Magali Broto, viticultrice à Montbrun-des-Corbières. Une démarche qui ne va toutefois pas de soi dans un monde où l’eau a longtemps coulé à flots.
« Avant on arrosait, aujourd’hui on amène la juste dose »
« Il y a dix ans, c’était le début des problèmes liés au changement climatique, résume Lionel Palancade, PDG d’Aquadoc. On était surtout sur une tendance : moins de pluie, plus de besoins en eau sur des réseaux souvent vieillissants. On en était aux prémices des smartphones. L’idée de se connecter, de piloter, ne coulait pas de source dans le milieu. Il a fallu convaincre, changer les mentalités d’exploitants qui avaient l’habitude d’avoir leur eau en ouvrant une simple vanne et à recevoir leur facture en fin d’année. »
7 % des cultures irriguées en France
En France, seulement 7 % de la surface agricole utilisable était globalement irriguée en 2020, un chiffre qui a pu légèrement augmenter depuis. L’eau destinée à l’agriculture représente 11,6 % des prélèvements.
Selon un rapport du ministère de la Transition écologique, en 2020 l’irrigation par aspersion était le mode le plus utilisé (51 % des utilisateurs) et couvrait 77 % des surfaces irriguées. Principalement utilisée pour les vergers, la micro-irrigation concernait 25 % des utilisateurs et seulement 7 % des surfaces.
Environ un quart des agriculteurs qui irriguent auraient toutefois équipé leurs sols de sondes à humidité.
Les aides de la Région Occitanie, des départements et de l’Europe ont convaincu certains collectifs de se lancer. C’est le cas de l’Asa (association syndicale autorisée) du canal de Luc Ornaisons Boutenac, dans l’Aude. « Nous avions encore un système gravitaire qui amenait l’eau par des canaux, mais plus assez de volume pour ça, raconte son président Jérôme Griffoul. Nous avons essuyé les plâtres au lancement d’Andromède avec quelques bugs au départ mais aujourd’hui c’est un système stable qu’on pilote à distance. Avant on arrosait une vigne, aujourd’hui on amène une juste dose. »
Tensions autour de l’eau et installations saccagées
« Le système classique de tour d’eau arrivait à ses limites, confirme Jacques Cuelar, président de l’Asa de Castelnau-la-Redorte, dans l’Aude. Les tensions étaient très vives autour du partage de l’eau, des installations saccagées quand certains ne respectaient pas la rotation. Le système Andromède a permis de ramener la sérénité en mettant fin à ces conflits d’usage. »
Météo : encore un été 2026 plus chaud que la norme
Créée il y a 20 ans près de Montpellier dans la gestion des risques climatiques, la société Predict sert 25 000 communes et 25 millions de foyers via les alertes des assureurs. Elle a aussi créé « Agri Predict » à l’attention des agriculteurs.
Selon son PDG Alix Roumagnac, les phénomènes extrêmes vont se multiplier : "On a dépassé les + 1,5° en France par rapport à l’ère préindustrielle. Quand on gagne un degré dans l’air, cela génère 7 % d’humidité en plus dans l’atmosphère et donc plus de pluies. Cet hiver, nous avons reçu 800 mm, autant qu’à Quimper et plus qu’un cumul annuel ordinaire."
Mais le réchauffement accentue aussi les phénomènes de sécheresse estivale. Qu’en sera-t-il cette année ? "Nous ne sommes pas en capacité de dire s’il y aura des épisodes de canicule prolongés, répond Alix Roumagnac, mais le tendanciel montre qu’on va être au-dessus de la normale avec de l’air d’Afrique du nord qui va remonter. Avec les nappes rechargées cet hiver, la situation hydrologique est cependant plus favorable."
Selon lui, "il faut travailler la culture d’adaptation pour améliorer les résiliences à ces événements extrêmes. Des pays avec moins d’eau que nous – l’Espagne, Israël – cultivent encore. Il y a un bel avenir si on intègre ces contraintes."
Les systèmes d’aspersion basse pression apportent des doses d’eau adaptées aux plantes en limitant les pertes dues à l’évapotranspiration ou au ruissellement. Résultat : 30 % d’économie d’eau en moyenne.
70 % d’installations déjà connectées en Espagne
« En cas de fuites, le système se met en sécurité ce qui évite les pertes inutiles. On économise aussi en énergie sur le fonctionnement des stations et il y a un contrôle sur les raccordements clandestins. Ce système est devenu indispensable. Sans ça, on ne pourrait plus s’en sortir », insiste Jacques Cuelar.
Ces réseaux intelligents s’étendent pourtant moins vite que chez certains de nos voisins, notamment en Espagne où 70 % des exploitations l’utilisent déjà. La réutilisation des eaux usées traitées par les stations d’épurations pour l’irrigation des espaces verts ou agricoles est aussi plus développée en Espagne, Italie, Israël.
20 % de vignes irriguées en région
Entre 2010 et 2020 la surface irriguée de la vigne a augmenté de plus de 50 % en Languedoc-Roussillon où l’impact du changement climatique se fait particulièrement sentir. En particulier dans l’Aude et les PO. La Région finalise l’étude d’un projet Aquadomitia 2, pour amener l’eau du Bas-Rhône jusque dans ces régions dépourvues de grandes réserves. Un projet qui ne sera toutefois pas concrétisé avant des années.
« Chez nous la majorité des installations sont encore non irriguées, souligne Christophe Lafon, chargé de mission gestion de l’eau à la chambre régionale de l’agriculture. 20 % seulement de nos vignes le sont contre environ 30 % en Italie et 37 % en Espagne. Mais la ressource devient de plus en plus contrainte et va devoir être gérée de façon de plus en plus fine. »
Selon le ministère de la Transition écologique, le marché de l’irrigation intelligente devrait enregistrer un taux de croissance annuel de 13,4 % entre 2025 et 2031.





