Alors que la guerre en Ukraine est entrée dans sa cinquième année et que le conflit semble parti pour se prolonger, sur le front, les combats continuent de faire rage. Afin d’adapter au mieux les besoins des unités, Kiev a déployé depuis plusieurs années maintenant, un réseau d’imprimantes 3D permettant de fabriquer des pièces pour ses drones, arme devenue centrale dans le conflit. Ulrich Bounat, analyste en géopolitique, spécialiste de l’Europe centrale et de l’Est, décrypte l’arrivée de cette technologie au sein de l’armée ukrainienne.
Quels types d’armes ou composants sont produits à l’aide de ces imprimantes 3D en Ukraine ?
Historiquement, elles ont d’abord été utilisées pour fabriquer des pièces destinées aux drones. Au tout début, on produisait surtout des éléments comme des ailettes, notamment pour des obus largués depuis des drones. Chaque unité disposait alors de sa propre imprimante 3D pour ce type de production. Progressivement, le volume a augmenté : on est passé d’une imprimante par unité à plusieurs, et les pièces se sont perfectionnées. Aujourd’hui, on fabrique directement des composants de drones complets. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que cette guerre, notamment sur le plan des drones, repose sur une adaptation permanente. Les drones doivent être améliorés en continu pour voler plus loin ou résister davantage.
Quels sont les principaux atouts et limites de ces technologies ?
Les imprimantes 3D permettent de modifier ou d’ajouter des pièces en temps réel afin d’améliorer les performances et la résistance des équipements. Cela offre une flexibilité considérable et compense en partie les problèmes d’approvisionnement : plus besoin d’importer certaines pièces, elles peuvent être fabriquées sur place. Elles permettent également de réduire la dépendance aux fournisseurs étrangers. Mais il y a des limites. Tout n’est pas encore rationalisé : chaque unité produit parfois ses propres pièces, avec des niveaux de qualité variables. Et surtout, il y a un problème d’échelle. Produire des drones en très grande quantité nécessite de vraies usines. C’est ce qui est en train de se mettre en place, notamment grâce à des partenariats entre l’Ukraine et des entreprises occidentales. Mais il faut changer d’échelle : on ne peut pas tout faire avec des imprimantes 3D.
Les Ukrainiens affirment que leurs drones bricolés détruisent des chars valant plusieurs millions alors que le patron de Rheinmetall évoque des simples assemblages de « briques de Lego ». Mais ces pièces sont-elles de qualité et réellement efficaces sur le champ de bataille ?
C’est difficile à évaluer, car la production est très décentralisée et la qualité varie selon les unités. Certes, il peut y avoir des problèmes de qualité, mais les progrès réalisés sont considérables. Les drones ukrainiens ont gagné en efficacité et en professionnalisme. L’approche artisanale, issue du terrain, a permis de répondre rapidement aux besoins immédiats. Aujourd’hui, il faut passer à une production industrielle, mais les deux approches vont coexister : les usines produiront en masse, tandis que les unités continueront à tester et modifier des pièces sur le terrain grâce à l’impression 3D. Ces innovations locales pourront ensuite être intégrées à la production industrielle.
Opposer artisanat et production de masse n’a donc pas de sens : les deux sont complémentaires. D’autant que les drones doivent être adaptés en permanence, car la guerre électronique évolue très vite. Il faut aussi rappeler que cette production décentralisée est née d’un manque : l’industrie de l’armement ukrainienne n’était pas prête à produire en masse. Comme souvent, la société civile a compensé les défaillances de l’État en s’organisant par le bas, en mettant en réseau des dizaines, voire des centaines d’imprimantes 3D. Les gens ont fait avec les moyens du bord, faute de pouvoir investir dans de vraies chaînes de montage.
« Cette notion d’adaptabilité est fondamentale dans la guerre moderne »
Est-ce que ces technologies peuvent servir de modèle et inspirer d’autres armées et s’inscrire dans les conflits modernes ?
Oui, sans aucun doute. De nombreuses forces spéciales disposent déjà de circuits d’approvisionnement courts, avec des entreprises locales qui leur fournissent du matériel adapté. L’armée française, par exemple, réfléchit à attribuer des budgets spécifiques à certaines unités pour qu’elles puissent produire ou adapter leur propre matériel. Les besoins des troupes de montagne, par exemple, ne sont pas les mêmes que ceux des unités régulières. Dans ce cadre, l’impression 3D pourrait jouer un rôle important, en permettant une adaptation rapide et locale du matériel. Cette notion d’adaptabilité est déjà fondamentale dans la guerre moderne, et elle l’est encore plus dans le domaine des drones.








