"Un seul mot d’elle suffisait à ce que Pierre détruise une toile"… Colette Soulages, l’Outrenoir dans la peau

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La Sétoise Colette Soulages a fêté ses 105 ans le 14 mars dernier. Elle a passé huit décennies d’amour et de collaboration avec le célèbre peintre aveyronnais, décédé en 2022, et continue aujourd’hui de faire vivre sa peinture. Portrait d’une complice forte et discrète qui a œuvré au succès du maître de la lumière.

Sa petite silhouette, toujours à côté du géant de l’Outrenoir. Les cheveux tirés, blancs comme les siens. Le noir pour uniforme, comme lui. Et dans leurs traits, quelque chose de commun : la vieillesse partagée et toute une vie passée ensemble. Ainsi se fixe le souvenir du couple Soulages, jusqu’à ce que lui ne tire sa révérence, le 25 octobre 2022, après huit décennies d’amour et de collaboration. Elle l’a rencontré aux Beaux-Arts de Montpellier en 1941. « Elle est la fille d’un entrepreneur sétois qui lui a transmis sa passion pour la photographie et lui a laissé le champ libre pour des études artistiques », raconte Gilles Llaurens, un de ses cinq neveux.

C’est un Aveyronnais de condition modeste, de Rodez. Il est singulier. Il dessine à contre-jour. Quand elle lève son regard vers son 1,90 m, les yeux de Colette s’illuminent d’admiration. Maud Marron-Wojewodzki, ancienne conservatrice du musée Fabre à Montpellier et nouvelle directrice du musée Soulages à Rodez, détaille leurs accointances artistiques : « Ils partageaient une même sensibilité, une même manière de peindre, le goût de l’abstrait et de l’avant-garde. » Et une même dissidence : ils aiment autant la modernité qu’ils détestent l’académisme des Beaux-Arts, qu’ils quittent.

Colette dans les années 50. musée soulages rodez – Catherine Valogne

Ils se marient en noir à Sète en pleine guerre

Leur mariage ressemble à un pacte présanctifié : ils s’unissent en noir à l’église Saint-Louis de Sète le 24 octobre 1942 à minuit. En pleine guerre. « Je me souviens que je portais aussi un grand chapeau noir. Nous n’avions invité personne, juste la famille proche. Des voisins étaient venus et étaient horriblement gênés », avait raconté Colette à Midi Libre en 2024. Son neveu se souvient que cette union « était mal vue par sa famille bourgeoise qui ne voulait pas qu’elle épouse un artiste. Qui plus est tout juste débutant. »

Tout de suite, elle se met en retrait. Non pas parce que la société le dicte. Parce qu’elle l’a choisi. « Elle n’a jamais parlé de sacrifices », assure son neveu. Elle l’aime, l’admire, le photographie sans cesse. « Elle me trouvait à part », avait confié Pierre Soulages. Elle a compris son talent. Entrevoit-elle son génie ? La guerre terminée, ils s’installent dans un grand atelier du 14e à Paris baigné de lumière. Il peint, à la mesure de sa stature, des toiles géantes. Ses grands formats connaissent vite le succès.

Discrète mais présente

Ils sont fusionnels. C’est ce qui frappe. Elle est là dans l’ombre de Pierre, conservant, notant tout. Discrète mais présente. Elle n’est pas une muse. Elle est autre chose. Plus que cela. Une complice qui attise le feu de sa création. Gilles Llaurens les a toujours vus « complémentaires, amoureux. Ils ne se disputaient jamais. » Parfois, toutefois, elle le presse dans une douce injonction : « Maintenant, Pierre, au travail. »

Une nuit, en 1979, il découvre l’Outrenoir. Ainsi nommera-t-il lui-même sa géniale invention d’aplats noirs jouant avec la lumière. Colette lui aurait lancé : « Jamais personne n’a fait ça. Je viens de voir quelque chose de neuf. » Michel Hilaire, à la tête du musée Fabre à Montpellier durant plus de trente ans, ami des Soulages, défenseur passionné et fervent propagateur de l’œuvre de l’artiste, raconte : « Il était lui-même stupéfait de sa propre découverte. C’était quelque chose de nouveau, de majeur. Elle l’a conforté dans sa radicalité. » De ses peintures à elle, du temps des Beaux-arts, on ne sait presque rien. Le musée Soulages à Rodez détient un petit format représentant un paysage avec un échafaudage et un pylône électrique. « Une vue urbaine, une peinture très maçonnée, comme ça se faisait à l’époque », précise Maud Marron-Wojewodzki.

Leur maison à flanc de Mont Saint-Clair

Colette et Pierre n’ont jamais peint ensemble, aussi indissociables soient-ils. Simplement, chacun avait son territoire. Elle pour sa lumière, lui dans son noir. Jamais d’œuvres communes donc. Presque aucune. Sauf une. Leur maison construite en 1960, à flanc du mont Saint-Clair à Sète. À leur image. Sobre et minimaliste. Elle forme un bandeau horizontal de béton brut avec de grandes baies vitrées face à « l’horizon vide », comme aimait le dire Pierre, avec un atelier plus bas. Une maison invisible de la rue et fondue dans le paysage.

Une œuvre commune comme un point d’ancrage (classée aux monuments historiques depuis 2019). Celle aussi d’un couple lié par « un même regard, une même exigence. Ils partageaient tout du travail à la diffusion. Jusqu’à l’accrochage », confie Maud Marron-Wojewodzki. Ils décidaient ensemble. Toujours. Pierre soumettait son travail à la validation de Colette. « Parfois, un seul mot d’elle suffisait à ce qu’il détruise une toile », dit son neveu pour qui « s’il a eu une œuvre aussi cohérente, c’est aussi grâce à elle ». Les derniers temps avant sa mort, il cherchait toujours sa main ou son regard au moindre tourment. Dans leur maison de Sète, elle avait fait monter son atelier pour qu’il puisse continuer à peindre. Quand Pierre disparaît en 2022, elle se fait la gardienne de son génie comme une continuité évidente. Une logique intime. Elle en connaît chaque battement. Jusqu’aux doutes, aux failles, aux secrets. À 101 ans, elle s’est mise à classer, rassembler, archiver. « Avant sa mort, Pierre m’a demandé que sa peinture vive, il m’a confié cette mission », racontait-elle modestement dans le catalogue de l’exposition du musée du Luxembourg à Paris consacrée aux œuvres sur papier qui s’est tenue il y a quelques mois.

Colette et Pierre Soulages ont formé un couple fusionnel durant 80 ans. Ils s’étaient mariés en noir à Sète le 24 octobre 1942. Cédric Meravilles
Elle a beaucoup photographié Pierre/ Musée Soulages Rodez – Catherine Valogne

C’est une femme exceptionnelle et impressionnante qui formait avec Pierre une sorte de couple idéal.

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Lors de la première grande rétrospective qui a eu lieu tout récemment au musée Fabre et qui fêtait également les 20 ans du don de vingt œuvres du couple, elle avait impressionné Michel Hilaire « par sa présence sur le choix des œuvres. Elle a une parfaite connaissance des toiles, une mémoire phénoménale. Depuis quelques années elle a des problèmes de vue ; alors quand j’évoquais une toile, en lui donnant la date, les dimensions, quelques détails, elle savait exactement de laquelle je parlais. »

« C’est une femme exceptionnelle et impressionnante qui formait avec Pierre une sorte de couple idéal », résume, admiratif, son neveu. À 105 ans aujourd’hui, on l’imagine sur la terrasse d’ardoises noires de sa maison de Sète où elle vit une partie de l’année. Quelques mèches de ses cheveux blancs échappées de son catogan, prises par le vent, face à cet « horizon vide », pensant probablement à son grand homme. Celui qui aimait dire « la chance » qu’il avait d’être le mari de Colette.

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