"Couvrir quasiment la Terre entière à partir de la mer" : le premier commandant du Charles-de-Gaulle explique les atouts rares du porte-avions France libre

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En déplacement mercredi sur le chantier de Naval Group à Indret, en Loire-Atlantique, où la fabrication du futur porte-avions français a commencé, Emmanuel Macron a annoncé le nom de baptême de ce bâtiment à propulsion nucléaire, qui est voué à remplacer le Charles-de-Gaulle à l’horizon 2038. Entretien avec le vice-amiral d’escadre Richard Wilmot-Roussel, officier de programme et premier commandant du Charles-de-Gaulle lors de sa période d’essais, devenu consultant pour Dassault Aviation et Naval Group.

Emmanuel Macron a annoncé, mercredi, le nom du futur porte-avions à propulsion nucléaire français, ce sera le « France libre », que vous inspire ce choix ?

Je pensais plutôt à un message lancé vers les jeunes, tourné vers l’Europe de la défense, comme Europa, mais c’est un choix du chef des armées, donc c’est un bon choix…. 

Je me souviens que pour le Charles-de-Gaulle, cela avait été un peu compliqué. Le porte-avions s’appelait Richelieu, il a été rebaptisé du nom du général de Gaulle par Jacques Chirac quand il était Premier ministre, à partir de là, François Miterrand ne pouvait plus y toucher…

La France a lancé la construction de ce porte-avions de nouvelle génération (PA-NG), avec pour premier enjeu de succéder au Charles-de-Gaulle.

Il fallait lancer la construction du futur porte-avions suffisamment tôt pour qu’il puisse être mis en service au moment où on va retirer le Charles-de-Gaulle, en 2038.

C’est la sécurité nucléaire qui fixe des calendriers et la fin de vie des réacteurs du navire est prévue cette année-là.

Ce deuxième bâtiment à propulsion nucléaire ne viendra donc pas renforcer le premier, mais le remplacer, la France restera donc privée de porte-avions pendant un an et demi quand il sera en révision ?

Oui, avant le Charles-de-Gaulle, on avait deux porte-avions, le Foch et le Clémenceau, lorsque l’un était en arrêt technique, l’autre était opérationnel. Normalement, le programme du Charles-de-Gaulle que je connais bien – j’étais officier de programme avant de le commander –, prévoyait au départ deux porte-avions.

Malheureusement, les contraintes budgétaires ont fait qu’on en a construit un et pas deux et, vous avez tout à fait raison, la situation est un peu bancale, parce que la France ne dispose plus de l’ensemble des capacités de sa marine quand il est en entretien. La question du deuxième porte-avions se pose toujours.

Pourquoi ce nouveau porte-avions sera-t-il plus imposant que le précédent ?

On va construire le nouveau bateau, non plus à Brest, mais à Saint-Nazaire, on n’aura plus ainsi de contraintes de longueur du pont du bateau, ni de largeur, on va le doubler, en passant d’environ 45 000 tonnes à 80 000 tonnes.

Car plus le porte-avions est gros, plus les avions que vous pouvez embarquer sont importants, avec un rayon d’action plus grand. Le Charles-de-Gaulle avait été un peu dessiné autour du Rafale, la prochaine génération d’avion sera plus lourde pour pouvoir emporter plus de carburant. On souhaite pouvoir couvrir quasiment la Terre entière à partir de la mer.

C’est pour cela qu’on a augmenté la taille du navire et également afin d’embarquer plus d’avions (une quarantaine, NDLR) et tous les drones qui vont prendre pas mal de place dans les années à venir, ils font vraiment partie aujourd’hui du besoin opérationnel.

Ce porte-avions sera le plus grand bâtiment de guerre d’Europe, sera-t-il l’un des plus importants au monde ?

La marine américaine dispose de l’USS Gerald R. Ford, c’est un porte-avions encore plus grand, plus lourd que les autres. Il dépasse les 100 000 tonnes.

Mais il y a très peu de porte-avions. Il y a des plateformes qui portent des avions, mais ce sont des porte-aéronefs, à l’image des deux navires britanniques, parce qu’ils ne catapultent pas leurs avions. Le rayon d’action est plus limité, car sans catapultes, un avion utilise une partie de sa puissance pour décoller.

Pour l’instant, les seuls qui ont des porte-avions avec catapultes sont les Américains et les Français, on était dans un club extrêmement fermé. Viennent de s’ajouter les Chinois qui ont mis des catapultes sur leur nouveau porte-avions d’environ 100 000 tonnes, ils sont en train de faire des essais en mer.

Le nouveau porte-avions français sera, de plus, comme le Charles-de-Gaulle, à propulsion nucléaire, cela lui permettra de tenir longtemps, il ne sera pas limité en vitesse et l’essentiel du carburant de notre ravitailleur pourra être dédié ainsi, à la force navale qui l’accompagne, notamment les frégates.

C’est un véritable atout. Récemment, alors que le Charles-de-Gaulle était en escale en Suède, un drone s’est rapproché du porte-avions, il est parti dans l’Italie orientale à 20 nœuds pendant plus de dix jours, c’est considérable !

Au-delà de sa taille, en quoi le nouveau porte-avions sera-t-il différent du Charles-de-Gaulle ?

Non seulement la taille du bateau va lui permettre de prendre plus d’avions et des avions plus lourds, mais en plus on va l’équiper de trois catapultes dessus, donc une de plus. Avec trois catapultes, on sortira un avion non plus toutes les trente secondes, mais toutes les vingt secondes. Cela permet d’accélérer la mise en vol des avions de 30 %, c’est extrêmement important.

Le vice-amiral d’escadre Richard Wilmot-Roussel.

On a aujourd’hui des catapultes à vapeurs, elles seront électromagnétiques, avec une accélération progressive qui abîme moins les avions.

Autre évolution, on changera moins souvent les cœurs du réacteur, au bout d’une dizaine d’années, au lieu de sept-huit ans. Et on va pouvoir gagner 20 à 30 % de plus de réserve de puissance avec les nouveaux cœurs du réacteur.

Quand on est passé du Clémeanceau au Charles-de-Gaulle, les ruptures ont été dans la mise en place de la propulsion nucléaire et l’arrivée d’un avion comme le Rafale. Le suivant sera beaucoup plus grand, avec ces catapultes électromagnétiques, un nouvel avion et des drones.

Quel sera son armement ?

Il aura comme première barrière de défense ses avions, avec, notamment, des Hawkeye, porteurs de radar qui sont quasiment à la verticale de la force navale et peuvent, sur environ 200 nautiques, détecter tout ce qui se passe sur l’eau et au-dessus de l’eau.

La deuxième barrière, ce seront les frégates antiaériennes qui entourent le porte-avions et d’autres dédiées à la lutte anti-sous-marine avec des sonars qui permettent de détecter des sous-marins à toutes les profondeurs.

La troisième barrière, c’est l’autodéfense du porte-avions qui embarquera lui-même tout un système de combat antiaérien de courte portée, des systèmes d’autoprotection, des missiles, des canons à tir rapide…

Un ou deux sous-marins accompagnent également la force navale.

Il sera équipé aussi pour contrer les cyberattaques avec des brouilleurs, des moyens de détection très sophistiqués. Et il y a aussi toute la constellation satellitaire qui participe à la sécurité de la force navale et la renseigne. La première chose, c’est de savoir comment évolue la configuration des ennemis.

Le futur porte-avions peut-il être vulnérable face aux attaques de drones ?

J’ai été longtemps pilote de chasse, les drones, on a pris un peu ça en pleine figure, parce qu’on ne pensait pas que ces petits engins allaient être aussi percutants. Le porte-avions embarquera lui-même deux grands types de drones, certains orientés vers le renseignement, d’autres vers la mise en œuvre d’armement.

Et il y aura sur les frégates des drones sous-marins qui sont là pour la détection mais pourront aller jusqu’à la destruction des sous-marins.

Ce porte-avions sera une pièce maîtresse de la dissuasion nucléaire française, il embarquera le missile nucléaire hypersonique ASN4G, capable d’évoluer à une vitesse supérieure à Mach 5 et de déjouer les défenses antimissiles.

Absolument, il est tiré à partir du Rafale. Nos objectifs premiers étant à la mer, ce sont plutôt les forces navales importantes qu’on peut avoir en face de nous mais on peut tirer aussi contre des cibles à Terre. Quand ce bateau est à la mer, il peut mettre en œuvre ce missile sur les trois quarts de la planète. C’est une consolidation de notre dissuasion nucléaire.

Il y aura l’armement nucléaire de nouvelle génération à bord. Et on va développer des missiles nucléaires qui sont de plus en plus rapides et furtifs, avec des rayons d’actions de plus en plus grands.

Le porte-avions sera, pour la France, un instrument de souveraineté militaire.

C’est un outil très intéressant pour les politiques qui n’aiment pas être engagés sans pouvoir faire demi-tour. L’intérêt du porte-avions, c’est qu’on peut monter les barreaux de l’échelle et les descendre au fur et à mesure de l’évolution de la situation.

Quand une crise se déclare, vous mettez le porte-avions en alerte. Si les choses s’enveniment, vous le faites appareiller. Ça s’aggrave, vous dirigez le porte-avions vers la zone sensible. Ça monte encore, il est placé en face des cotes. Ça s’accentue, vous faites survoler le territoire par des avions de votre porte-avions pour montrer que vous êtes présents et prêts à agir. Mais à chaque fois vous pouvez revenir en arrière.

Ce nouveau porte-avions devrait coûter 10 milliards d’euros selon le chef de l’État, beaucoup plus que le Charles-de-Gaulle.

On était autour de 3 milliards pour le Charles-de-Gaulle, on passe dans une autre catégorie. C’est un bateau qui vu sa dimension, ses capacités, va challenger la marine. En 2032, 2033, il devrait y avoir un embryon d’équipage, les essais à la mer sont prévus en 2036. Pour les jeunes officiers qui verront ce bateau un jour, il y aura un vrai défi de mise en œuvre, ce sera excitant et extrêmement palpitant.

Que va devenir le Charles-de-Gaulle après son retrait ?

On va le démanteler, tout ce qui est nucléaire sera retiré et traité séparément. Les Américains coulent, eux, encore leurs bateaux en fin de vie, on l’a fait nous aussi longtemps, nous sommes désormais plus raisonnables.

 

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